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À l’heure où il s’envole pour Barcelone après avoir clôt sa trilogie londonienne, revenons un moment sur le Woody Allen d’antan qui ne jurait que par New-York. J’en viens donc à parler du fameux Manhattan. Un film magique aux accents autobiographiques à ranger dans le meilleur de ce qu’à pu faire l’artiste sur ces quarante dernières années. À New York, donc, Isaac Davis, 42 ans, petit, légèrement dégarni, écrit des sketches comiques pour la télévision. Récemment divorcé de Connie, devenue lesbienne, il s’engage désormais avec Tracy, jeune lycéenne de 17 ans fascinée par son amant. Mais Isaac reste obsédé par la différence d’âge qui les sépare. Son ami Yale a pour maîtresse Mary, une native de Philadelphie qui l’exaspère terriblement par sa manie prétentieuse de déblatérer sur l’art moderne. Cependant les occasions de se voir se feront de plus en plus nombreuses à tel point qu’ils finiront par s’apprécier. Yale quitte Mary et Isaac fait de même avec Tracy. Naissance d’un nouveau couple, nouvel amour, loin d’être aussi simple qu’il n’y paraît…

manhattan02Fidèle à lui-même, Woody Allen fait de son personnage un grand bavard complexé mais non dénué d’humour. Manhattan est d’ailleurs l’un des films les plus drôles de son auteur, et aussi paradoxalement l’un des plus mélancoliques. Isaac est tordant, par ses dialogues comme ses actions qui témoignent de sa dimension burlesque (soit une main négligemment plongée dans un lac aux allures romantiques avant de revenir à la surface toute couverte d’immondices). Mais c’est aussi un personnage dont la profondeur psychologique est à considérer. En adéquation avec le rythme effréné de la ville, Isaac multiplie les conquêtes amoureuses tout en nous faisant partager ses inquiétudes, phobies et autres délires qui l’obsèdent. Sa brutale rupture avec Mary (Diane Keaton, muse des premiers instants) aboutit à une auto-analyse sur canapé aux accents autobiographiques certains. Pourquoi la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Large interrogation auquel le personnage nous répond, avec toute la sincérité de son interprète. Manhattan est une ode à la déambulation des êtres seuls. Subtil, lumineux, envoutant, beau. Le film a toutes les qualités. On en viendrait presque à en tomber amoureux.

Le personnage est au point depuis Annie Hall où il s’adressait au spectateur face caméra. Avec Manhattan, Woody Allen continue sur sa lancée. Autobiographie, burlesque et psychologie sont de mise pour constituer le faciès d’un petit bonhomme qui réadapte à sa sauce le concept mis en place par Charles Chaplin ou Jerry Lewis en leur temps. L’auteur présente son décor : Manhattan, merveilleuse cité dont la description en voix-off au début du film remet d’ores et déjà en place la connivence préexistante entre Woody et son spectateur. La photo est délicieuse et les plans s’enchaînent sur les mélodies jazzy de George Gershwin. Le noir et blanc participe d’une immortalité (car intemporalité) que l’auteur réussit brillamment à échafauder. Les personnages gravitent dans New-York et la caméra de Woody les suit sans forcément les montrer. Ils deviennent alors prétexte à filmer la ville. Tout monument (le planétarium dans une séquence incroyablement romantique), tout cliché (une ballade en calèche dans Central Park) voire tout mode de pensée (le microcosme intellectuel new-yorkais) est utile à l’avancement de la trame initiale, à savoir la chronique des amours perturbées d’Isaac Davis.