ladamedeshanghai01Cinéphiles et non cinéphiles confondus attribuent directement le nom d’Orson Welles à celui de son premier film (et premier chef d’œuvre), à savoir le fameux Citizen Kane. Or le cinéaste a aussi donné naissance à d’autres chefs d’œuvres qui gagnent à être vus et considérés. Parmi eux se trouve cette fameuse Dame de Shangai. Et si le box-office s’est chargé de donner au film son étiquette d’ « échec retentissant », à mes yeux il a l’allure d’une grande réussite. Lorsque Welles entame la construction du film, il est à un tournant de sa carrière : quatre films adulés par la critique mais un seul qui fonctionna en salles : le premier, Citizen Kane. Après s’être détaché des studios en partant tourner notamment en Amérique du Sud, Orson Welles revient à Hollywood même, déterminé à prouver sa crédibilité productive. Il réalisera un film qu’il voudra « normal », avec de l’action et des stars à l’affiche (en l’occurrence lui-même et Rita Hayworth, son épouse avec qui il est en instance de divorce).

ladamedeshanghai02L’histoire est celle de Michael O’Hara, un marin qui tombe amoureux de la femme de l’avocat qui l’a engagé. Il finit par être mêlé à une fausse tentative de suicide qui se retournera contre lui. Tirée d’un roman médiocre, la trame a été complètement revue par Welles lui-même. En conséquence, ce qui devait être à la base un thriller de série B « normal » qui attirerait les foules selon les volontés du cinéaste, deviendra malgré lui un film d’exception délaissé par le public. Et pour cause, le passé et l’avenir d’Orson Welles atteste qu’il est impossible pour lui d’opérer dans la « normalité ». La Dame de Shangai a peut-être les codes scénaristiques d’un film noir comme il y en a tant d’autres, mais il dispose aussi de nombreux éléments qui en font une œuvre belle et réfléchie. A commencer par la plastique du film qui invite à la sublimation. On pense alors à deux scènes qui se répondent en un écho : celles de l’aquarium et du palais des glaces. Dans la première, O’Hara fait la cour à Elsa. Déclaration d’amour dans un décor et des moyens de mise en scène sublimes (contrejour et gros plans sur fond de poissons) parsemée cependant d’ombres vampirisantes (le bassin des pieuvres) voire sanglantes (les requins). A cette séquence répond celle (désormais culte) du palais des glaces lorsque les masques tombent, que le romantisme se dissout et que la mort frappe. Lors de ces deux moments clés, Orson Welles fait preuve d’une inventivité plastique saisissante qui participe, du fait de leur dualité, à un processus de déstructuration. Cette  même déstructuration maudite qui suit Welles à travers toute son œuvre de cinéaste.

ladamedeshanghai03Comme je l’ai dit précédemment, le réalisateur cherchait « la normalité », d’où la relative confiance des studios à son égard (La Dame de Shanghai est la plus grosse production de la carrière de Welles). Mais notre cher cinéaste est loin d’avoir la langue dans sa poche et sa volonté de « bien faire » prend le dessus. Welles, malgré toute sa bonne volonté, ne sera jamais véritablement un « cinéaste hollywoodien ». Son esprit rebelle prendra toujours le dessus : il démonte les codes du cinéma américain. La Dame de Shanghai est le film apte à frustrer les studios. En témoigne un simple indice : les cheveux de Rita Hayworth, désormais blonde et affublée d’une coupe courte alors que tout spectateur a en tête le mythe qu’en a fait Charles Vidor dans Gilda (cheveux longs, soyeux et d’un roux flamboyant). Evidemment, Welles se retrouve hors jeu. Les codes, après avoir étés enrichis (la dimension maritime donnée au film noir, la dimension politique du héros antifranquiste,…) s’en trouvent sérieusement amochés (l’emprise amorale de la femme fatale, le désenchantement amoureux, le glamour ridiculisé,…). Il en est ainsi. Welles continue sa longue marche solitaire de cinéaste inétiquetable, et en cela fascinant. Après avoir démonté les codes de la comédie journalistique (Citizen Kane), du drame familial (La Splendeur des Amberson) et du film policier (Le Criminel), voici qu’il s’attaque au film noir. Inutile de dire qu’il faudra attendre un long moment avant qu’Hollywood ne lui refasse confiance. En attendant, direction l’Europe, une page se tourne…