lagrandebouffe01Peu de gens savent qui est Ferreri et ô combien il fut important pour ceux qui allaient lui succéder dans l’histoire du cinéma. En effet, notre cher Marco n’était pas moins qu’un précurseur de l’idéologie qui anime nos réalisateurs contemporains. Car aujourd’hui, plus question d’user de la langue de bois, le 7ème art joue désormais cartes sur tables et se revendique loin d’avoir peur de la polémique. Il fut un temps où l’industrie avait des ambitions tout autres, les auteurs étant plus connus pour leurs talents de conteurs et de formalistes que pour une fougue polémique quelconque. En un sens, si l’on observe attentivement ce que fut l’histoire du cinéma, on peut avancer que la filmographie de Marco Ferreri constitue à elle seule une période charnière. Avec lui les règles vont êtres modifiées : c’est la fiction qui se mettra au service du propos et non l’inverse. Dillinger est mort, Touche pas à la femme blanche et tant d’autres films qui précédèrent La Grande Bouffe fonctionnaient déjà sur le même principe. De ce fait, on peut comprendre que Ferreri ait eu du mal à trouver son public : des œuvres comme Liza où la femme (en l’occurrence Catherine Deneuve) est appelée à agir comme un animal, ont de quoi soulever nombre d’associations (féministes en ce qui concerne ce film particulièrement).

Il n’en reste pas moins que Ferreri attire l’attention. Et pour cause, même s’il place bel et bien ses idées politiques ou morales au premier plan de ses films, il n’en néglige pas moins la mise en scène. Ses films sont construits de telle façon que le climat qui s’en dégage apporte quelque chose de nouveau, comme si la gêne arrivait finalement à se dissiper pour laisser place à la fascination. Peut-être est-ce cette fascination qui s’empara des journalistes du festival de Cannes en 1973. Car si fascination il y a, ce n’est pas toujours dans le bon sens du terme. Par conséquent, La Grande Bouffe suscite une fascination négative, encore plus intense que tous les autres films de Ferreri… et ce pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, parce que son sujet est extrêmement politique et provocateur (la société de consommation), ensuite parce qu’il montre des scènes explicitement sexuelles et scatologiques (qualifiées sans surprise de « pornographiques » à l’époque), mais encore parce qu’il est servi par quatre immenses acteurs internationaux des années 70 qui défendent le propos avec amusement (Noiret, Mastroianni, Tognazzi et Piccoli s’en donnent à cœur joie), et enfin, n’oublions pas qu’il a été sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes, qui est encore à ce jour la plus grande manifestation où le cinéma se regroupe pour faire avancer « l’art » au sens propre du terme. Alors oui, c’est sans surprise que La Grande Bouffe se retrouve hué, sifflé, souillé, etc. et c’est tant mieux, car c’est cet accueil qui fut certainement à l’origine de son accession au rang de « classique » dans l’histoire du cinéma. Oui, c’est une œuvre provocante des plus importantes.

lagrandebouffe02Le film développe des couches successives. La première c’est la croûte. Grossière et indigeste à souhait, elle représente la face visible du film, celle à laquelle on se bute à la première vision : une histoire lente, morbide et dégueulasse où des personnages ignobles mangent jusqu’à ce que mort s’en suive. Mais alors que la croûte s’écaille, on perçoit au-dessous la mie : le discours social polémique qu’à voulu conférer l’auteur à son œuvre et sur lequel la croûte est naturellement venue se greffer. Enfin, enfouie au plus profond de la mie se trouve le cœur : un discours poétique qui, bien que difficilement accessible, donne à Ferreri toute sa crédibilité d’auteur. Oui, La Grande Bouffe est tout cela : à la fois grotesque, social, drôle, dégueulasse, polémique, macabre et touchant. Encore faut-il être attentif pour s’en rendre compte. Les indices de Ferreri sont rares mais bien présents. Le gros plan trouve tout son sens dans son cinéma : un personnage peut révéler entre deux boutades une clé essentielle de l’intrigue dès lors que le regard du spectateur est posé exclusivement sur lui.

On comprend alors qu’Ugo, Philippe, Marcello et Michel courent tous à leur perte, ne se préoccupant que de leur ventre et de leur bas-ventre avec pour seul but d’en finir avec la vie (!). Nos quatre compères se suicident à la bouffe ! Non à la drogue ou à l’alcool mais à la bouffe. On n’a jamais vu ça. Quoi de plus immoral sur le plan social que d’entendre Philippe dire à Michel « Pense que tu es un petit indien qui a très faim, alors qu’est ce que tu fais ? Tu manges ! Oui tu manges ! » en lui engouffrant une grosse cuillère de « bon purée » dans la bouche. Evidemment le propos suscite la réaction. Certains s’insurgent, d’autres s’énervent, ou en rient. Aucun n’est à blâmer. L’essentiel, c’est d’en percevoir le fond. Les personnages ont beau être grotesques (en cela, les dialogues de Francis Blanche n’aident en rien à prendre les choses au sérieux), ils n’en sont pas moins la représentation de notre société, un monde qui court à sa perte.

lagrandebouffe03Dans La Grande Bouffe, tous les éléments mènent à une seule issue : la mort. Des symboles que Ferreri laisse par ci par là (les œufs mortuaires autour du pâté, la viande gisant dans le jardin…) jusqu’aux décors sinistres (animaux empaillés, étouffement de la chambre asiatique,…) en passant par la musique de Philippe Sarde (la fameuse rumba funèbre), tout est enclin à nous conduire au trépassement. En cela Andréa est le plus beau des symboles : à la fois mère et mort, elle est l’ange passeur qui mène les hommes de l’autre côté du monde. Marcello (l’aventure), Philippe (le pouvoir), Ugo (le commerce) et Michel (la culture) incarnent à eux quatre les inspirations humaines. Il est du ressort d’un cinéaste de les dissoudre. Observez le film, et « admirez » leur mort : à en croire, Ferreri, l’issue est unique, inévitable et fatalement grotesque…