sweeneytodd01Burton est certainement le cinéaste le plus populaire de sa génération. Artiste reconnu et passionné, il ne se complait jamais dans la routine et trouve moyen d’accumuler les défis. Sweeney Todd était de taille. Soit l’histoire de Benjamin Barker, simple père de famille et heureux barbier dont le destin tourna au macabre lorsqu’il fut condamné injustement par l’infâme juge Turpin à l'incarcération à vie. Echappé de prison, il revient à Londres pour découvrir que sa famille a été mise en pièces : une femme empoisonnée et une fille adoptée et séquestrée par Turpin. Benjamin Barker devient Sweeney Todd. Avide de vengeance, il s’associe à sa voisine cuisinière Mrs Lovett et rouvre son salon de coiffure en attendant que le juge vienne à lui. Le sang coule, l’affaire roule.

sweeneytodd02Le cinéaste a toujours aimé jouer à l’apprenti-chimiste, mélangeant formules et genres avec pour charge de défier toute cohérence institutionnelle. Sweeney Todd est un ce ces film-mixeurs, preuve que les années passants l’auteur n’a toujours aucune crainte à expérimenter de nouvelles recettes cinématographiques. S’il est une seule cohérence (car nécessaire), elle est visuelle. Conformément à son langage, la caméra de Burton se veut extrêmement fluide, balayant les décors avec dextérité. En revanche, l’enjeu narratif est carrément écervelé. On pioche dans le conte, le drame, la comédie, voire le jeu vidéo. Le tout laissé mijoter dans une casserole estampillée « comédie musicale ». Or le genre en question a toujours été employé à des fins joyeuses, à Hollywood comme ailleurs. Les numéros chantés de Charlie et la chocolaterie adoptaient d’ailleurs cette optique. Pour Sweeney Todd, Tim Burton ne pouvait pas prendre un contre-pied plus catégorique en axant son « musical » (à l’anglaise) sur un ton éminemment dramatique et sanglant. La joie n’a plus court ici. Le chant devient un mode d’expression apte au sarcasme (Sweeney et Mrs Lovett qui font leur marché en regardant les individus par la fenêtre), au machiavélisme (la complainte aux rasoirs My friends) voire à la simple tromperie (les chants de sirène Pretty Women ou Not while I’m around). En un sens, la seule issue de bonheur pour le spectateur est d’espérer quant à l’histoire d’amour (via l’unique morceau lyrique Johanna). Un choix aussi radical peut brusquer. Les habitués de l’auteur remarqueront que pour la première fois, Johnny Depp à qui l’on aime s’identifier, incarne un être maléfique. Ils remarqueront aussi que la partition n’est pas de Danny Elfman mais de Stephen Sondheim. Côté musique, l’accroche est affaire de goût. Côté identification, l’accroche est affaire de trippes.

 

sweeneytodd03Le film est néanmoins l’aboutissement d’un contrat dument rempli. Suffit-il encore d’accepter que Burton, dont l’œuvre porte une empreinte manichéenne, aie voulu pour cette fois prendre le parti du mal. Ses personnages sortent tout droit d’un conte, plus encore que dans Edward aux mains d’argent ou Sleepy Hollow. Chacun incarne à sa façon un mal différent : Sweeney la vengeance, Turpin l’injustice, Mrs Lovett l’égoïsme et la jalousie, etc. Pour autant, ce ne sont que des caractères et en cela, ils ne sont pas humains. Les décors et la lumière accentuent l’irréalisme ambiant qui atteint son point culminant lorsque Mrs Lovett décrit son idéal de vie en bord de mer. Mais tout espoir de bonheur est tué dans l’œuf par le réalisateur dès que l’occasion se présente. Même l’histoire d’amour entre Johanna et son marin reste en suspend. Le propos reste centré sur le mal, servi admirablement par des acteurs comme toujours hors-pair, les premiers (Depp, Bonham-Carter) comme les seconds rôles (Spall, Rickman). Ce ton tragique et sanglant aux accents britanniques ouvre une piste nouvelle dans l’itinéraire de Tim Burton. Et on la suit sans hésiter.