papaestenvoyagedaffaires01C’est avec Papa est en voyage d’affaires que je fis mon initiation au cinéma d’Emir Kusturica, fier représentant du « groupe de Prague » dans le cinéma yougoslave. Un choix qui s’imposait puisque le film en question révéla le talent de son auteur via la récompense suprême qu’il se vit attribuer en 1985, à savoir la Palme d’or cannoise. Ainsi défile la chronique d’une vie de famille en Yougoslavie dans les années 50 vue à travers le regard d’un enfant, Malik. En toile de fond, le divorce communiste : un temps où le gouvernement de Tito ne tolère aucun penchant stalinien. Par vengeance, la maîtresse de Mesa (le père de Malik) dénonce son amant qui se voit déporté. La famille du jeune garçon est alors privée d’un père que l’on dit « en voyage d’affaires ».   

papaestenvoyagedaffaires02Deux films à son actif (le précédent Te souviens-tu de Dolly Bell ? a remporté le Lion d’or de la première œuvre à Venise) et Kusturica démontre qu’il a déjà la verve d’un grand. Papa est en voyage d’affaire témoigne d’un sens de l’équilibre évident tant le basculement entre satire sociale et poésie intimiste semble couler de source. Le film comprend plusieurs couches. La première, en toile de fond, reconstitue l’humeur politique du moment (le communisme de Tito). La deuxième, plus complexe nous focalise sur le mode de vie d’une famille yougoslave en 1952. Enfin la troisième, en avant-plan, évoque les peurs, les doutes et les joies que le jeune Malik nous invite à partager avec lui. Tout le film fonctionne sur les frottements de ces trois couches, parfois présentées en contrepoint, d’autres fois en totale adéquation les unes avec les autres. Kusturica développe ainsi ses thèmes. Il reconstitue entre autres un portrait de la femme yougoslave des années 50. L’épouse de Mesa est alors montrée sous trois angles différents : ménagère, amante et mère. Sa douleur n’est perçue que par bribes puisque nous la découvrons par le biais de son fils Malik qui lui, ne peut constater son échec en tant qu’épouse tant elle n’arrive pas à satisfaire son mari sexuellement. La poésie émerge alors du regard de l’enfant sur l’autre sexe, Malick tombant amoureux d’une jeune fille de son âge au cours du film. L’être aimé est idolâtré, reflet de sentiments qui n’appartiennent qu’à l’enfance. Alentour, les tromperies du mari font contrepoint et témoignent d’une normalité macabre et fatale due au climat social.   

papaestenvoyagedaffaires03La poésie de Kusturica se dégage de cette qualité de représentation dont il fait preuve : tout en étant fidèle aux mœurs et aux habitudes de l’époque qui nous semblent parfois comiques (la toilette annuelle du grand-père, le cérémonial de circoncision des enfants, etc.), il se concentre sur des gens simples victimes d’un climat nauséeux. Le malheur est difficile à éviter et les échappatoires sont peu nombreux (le sport pour les minots, le sexe pour les adultes). Le beau-frère, clé du malheur de la famille de Malik, est finalement rongé par le remord de même que sa femme, l'ex-maîtresse de Mesa. Personnages ô combien révélateurs de l’atmosphère ambiante, finalement perdus en eux-mêmes, sans volonté d’accroche pour l’avenir. Rien n’est solide, tout finit par s’effondrer et le temps n’arrange rien, à l’image du mariage final scabreux où tromperie, accident, grossesse, suicide et humiliation sont de mise. Pour autant, Kusturica n'est pas un pessimiste. Son rapprochement à l’enfance peut faire figure de leçon, quitte à paraître dilettante et à s’évader tel un somnambule lorsque la vie devient trop dure. Un exemple à suivre ?