lacaptiveauxyeuxclairs01Hollywood développa trois formes de langage au cours de son histoire. Le muet fut la première, puis vint le temps du langage indirect et enfin celui du direct. Le public d’aujourd’hui s’accroche uniquement à cette dernière période. Le temps de la simple insinuation est désormais révolu et depuis la fin des années 60, le spectateur lambda classe les chefs d’œuvres de Ford, Hitchcock ou Cukor dans les « classiques » qu’il ne s’efforcera plus de revoir. Désormais, plus besoin de décrypter quoi que ce soit, autant dire les choses telles qu’elles sont. Il est pourtant des perles, souvent sous-évaluées à leur sortie initiale, dont le langage s’apparente aux films dits de la « modernité » alors qu’il en est tout autre. La Captive aux yeux clairs me semble être de ceux-là.

   

lacaptiveauxyeuxclairs02L’histoire est celle de deux amis aventuriers qui remontent le Mississippi en compagnie de trappeurs français. Leur but est d’arriver jusqu’au territoire d’une tribu indienne dont ils ramènent la fille du chef, enlevée par un autre clan. En l’occurrence, il s’agit d’un western où sont convoqués, comme souvent, cow-boys et indiens. Toutefois, les rapports entre les deux clans sont traités par Hawks de façon tout à fait singulière. C’est bien connu : depuis longtemps, le western valorise la supériorité des cow-boys sur les indiens. Ici, il en est tout autre. Le discours du cinéaste aurait même largement de quoi être qualifié de « pro-indien ». La mise en scène très inventive et la construction minutieuse des cadres participent d’une valorisation des lieux. Hawks fuit les studios et part tourner au grand air. Ainsi, le film ne dispose de quasiment aucun plan d’intérieur. Les êtres sont voués à eux-mêmes, libres d’agir comme bon leur semble sans qu’aucune loi, sinon celle de la nature, ne vienne faire intrusion.

   

lacaptiveauxyeuxclairs03Le rythme du film, fluide car fluvial (ils remontent le Mississippi), appuie son caractère hors-norme. Alors que les rebondissements se succèdent, les thèmes se développent, tous plus variés les uns que les autres et souvent surprenants. Sujet souvent repris dans toute l’œuvre de Hawks, la femme est ici au premier plan et règne sur la communauté masculine. L’indienne Teal Eye dispose d’un savoir absolu et, conjointement, d’un caractère très animal. Elle est la colonne vertébrale du scénario. C’est autour d’elle que se développe l’autre thème principal du film, presque traité de façon documentaire, à savoir la nature. Enfin, le film est aussi une comédie qui confronte les coutumes des peuples (indiens et cow-boys) sans pour autant faire appel au ridicule. La minutie très précieuse avec laquelle Hawks prend soin de cadrer ses personnages avec les codes du langage filmique de l’époque mais dans un décor tout à fait naturel participe de l’effet général de « modernité ». Ses plans parlent d’eux-mêmes, d’où l’impression de « direct » même si officiellement il n’en est rien. L’amitié est enfin le thème qui englobe toute l’intrigue de La Captive aux yeux clairs. Le cinéaste la met perpétuellement à l’épreuve en mettant ses deux interprètes en compétition sur un plan physique, intellectuel et sexuel. De la connivence entre Jim Deakins (Kirk Douglas) et Boone (Dewey Martin) résulte alors une sensualité mystique et fascinante (quoique pas forcément bienvenue à l’époque). Sur ce, qui oserait dire que Hawks n’était pas en avance sur son temps ?