Nul besoin pour Eastwood de faire ses preuves. Pourtant le réalisateur, alors âgé de 76 ans, se donne encore les moyens de faire des films intelligents et novateurs. D’où l’idée d’un diptyque cinématographique : la bataille d’Iwo Jima vue par les américains puis par les japonais. Mémoires de nos pères est la première de ces deux visions. La seconde, Lettres d'Iwo Jima sortira dans nos salles début 2007.

memoiresdenosperes01Comment retomber sur ses pattes après avoir fait un chef-d’œuvre ? Outre la beauté de sa mise en scène et de ses aspects techniques, Million Dollar Baby doit en grande partie son triomphe à un scénario clair, consistant et abouti. Avec son nouveau film, le réalisateur change de sujet et adopte ce genre si « casse-gueule » qu’est le « film de guerre ». Le scénario de Paul Haggis (réalisateur de Collision et scénariste de Million Dollar) est subtil car sa forme de composition est circulaire. Au centre : une simple photo telle une pierre jetée dans l’eau propageant autour d’elle des cercles concentriques. Ces cercles, ce sont les différents espaces temporels du film : la bataille d’Iwo Jima, l’effet médiatique du retour des soldats photographiés, leur réadaptation à la vie civile et enfin le retour au présent. Intelligence d’un scénario, donc, qui néanmoins ne sera pas exempt de failles. Sur le front, la caméra d’Eastwood capte la violence sanglante qui s’abat sur les hommes. Les scènes sont longues et lourdes de sens : nous, spectateurs, sommes les témoins d’un combat devenant de plus en plus insupportable. Rarement le film de guerre n’est allé aussi loin dans le réalisme.

memoiresdenosperes02Mais si Eastwood insiste tant sur cette première partie, c’est pour nous préparer à ce qui va suivre. A l’arrière sur le continent, plane le doute et la peur. La photo de Joe Rosenthal représentant six marines hissant le drapeau américain sur le mont Iwo Jima sera un leurre. C’est pourtant autour d’elle que tourne le film. Les survivants présents sur la photo sont ramenés sur le continent où leur image « victorieuse » sera utilisée comme propagande par le gouvernement Roosevelt afin d’encourager « l’espoir en la nation ». « Tout va bien !» nous dit-on en caressant la tête des petits soldats qui reviennent du front. Une exploitation devenue quasi-mensongère donne à ces dresseurs de drapeau le titre de « héros ». Ces hommes, manipulés mais finalement chanceux car en vie, sont à la recherche de ce qui leur donne de la valeur. Comment réagir face à un gâteau représentant des soldats sur lequel on verse une sauce à la fraise ? Les images se répondent en échos : les flashs des photographes rappellent inévitablement l’effet des bombardements d’Iwo Jima. Et si le film a du mal à passer avec fluidité d’un espace temporel à un autre, les sujets qu’il soulève en traversant le temps et les générations trouvent des réponses. Alors, le symbole devient propagande, la mémoire devient légende tout en flirtant avec l’oubli et l’homme, malgré lui, devient héros. Ce n’est pas pour rien qu’Eastwood est allé chercher des acteurs peu connus, finalement plus « démonstrateurs » que « sujets ». Néanmoins, malgré le nappage propagandiste qui recouvre ces soldats, ils restent des hommes dont le passé à de quoi traumatiser. Reste alors une obsession sans réponse : la culpabilité. Cette culpabilité dont souffre en particulier cet amérindien si humain, certes héros médiatique mais pas héros civil. Le temps n’effacera rien, les héros redeviendront des hommes. Ces simples hommes qu’ils étaient avant qu’une photo ne détermine leur destin. Eastwood ne pouvait l’illustrer plus simplement : des corps oubliant le temps et l’espace pour s’abandonner au plaisir d’une baignade dans le Pacifique. Le propos est loin d’être simple… il est juste subtilement mis en scène.