inlandempire01Le dernier chef-d’œuvre de David Lynch Mulholland Drive (2001) nous parlait déjà de la face cachée d’Hollywood : un univers plastiquement beau mais au fonctionnement interne particulièrement ingrat. INLAND EMPIRE aborde le même thème. Là encore le cinéaste filme les lettres majuscules si célèbres disposées sur les collines de Los Angeles. Toutefois, le processus filmique est différent. Nous sommes loin de la plastique sublime et des images glamours de Mulholland Drive. INLAND EMPIRE est une dissection macabre, une vision éminemment pessimiste sur l’état du cinéma contemporain.

inlandempire02Le film commence. Un faisceau de lumière vient percer l’écran pour dévoiler des lettres noires écrites en bas-relief. Des basses puissantes résonnent. Un sillon grésillant vient parcourir un 33 tours. Dès les premières images, nous plongeons dans les limes hollywoodiennes. David Lynch s’apprête à désosser le cinéma en profondeur. Le style appelle au frisson et nous comprenons à l’abstraction des images qui s’enchaînent que nous sommes bel et bien parti pour une aventure lynchéenne, un voyage qui durera près de trois heures. L’histoire, conformément au style du cinéaste, est quasiment irracontable. Nous sommes néanmoins aptes à reconnaître une actrice (Laura Dern), employée sur trois strates narratives différentes : elle est à la fois Nikki Grace, actrice hollywoodienne décrochant le premier rôle d’un film, puis endosse le rôle de Susan Blue le personnage du film dont les aventures amoureuses sont pour le moins mouvementées, et enfin se glisse dans la peau d’une femme blessée se confiant à un inconnu dans une salle lugubre. Ne nous voilons pas la face, la narration parcellée d’INLAND EMPIRE est indéchiffrable au premier visionnage. On se doute que tous ces éléments abstraits constituent une énigme et nous pourrions passer notre temps à chercher la clé : on ressent la cohérence mais on ne la trouve pas. La seule solution pour éviter la frustration est de se laisser porter par cet univers onirique et se contenter de ressentir.

inlandempire03Le film est une épreuve, en aucun cas Lynch n’invite le spectateur. Autant Mulholland Drive était attractif par son glamour et sa plastique irréprochable, autant INLAND EMPIRE sera sec, imperméable et habité par une recherche de l’imperfection (d’où notamment l’abandon du 35mm au profit de la DV). Tous les moyens sont bons pour dévoiler une vérité crue. Lynch joue cartes sur table dès le début en annonçant ce qui va se passer par l’intermédiaire de la voisine. Dès lors, il fait un vrai travail artisanal pour déstructurer le monde du cinéma afin de metaphoriser sa mort (notamment en le mettant en parallèle avec la télévision). Le son, le montage, le cadrage, le scénario et même la musique sont des instruments qui entre ses mains chercheront plus à étouffer le spectateur plutôt qu’à lui faire passer un moment agréable. De même les personnages sont malmenés, véritablement prisonniers de cadres très sérrés. INLAND EMPIRE est une œuvre psychanalytique d’une violence rare. En ça aussi le film constitue une épreuve : le cinéaste adopte une structure narrative semblable au rêve. En cela, Lynch se fait cinéaste de l’inconscient. Alors que Laura Dern plonge dans la déchéance (de l’agonie sur Hollywood Boulevard aux violents coups de revolver qu’elle tirera sans résultat sur l’homme qui la surveille), nous subissons l’angoisse la plus totale, comme si nous étions face à nos propres cauchemars. En cela, la dernière demi-heure du film est particulièrement éprouvante. En ressortant de la salle de cinéma, l’effusion de sentiments provoqués est si forte qu’il en résulte un certain traumatisme. Ce n’est pas un film que nous avons vu mais une aventure que nous avons vécue. Pour tout cela, loin de nous l’idée de dénaturer la graphie d’INLAND EMPIRE. La majuscule lui va si bien.