lamome01Olivier Dahan a touché à tous les genres : du drame (La vie promise) au thriller (Les rivières pourpres 2) en passant par le conte (Le petit poucet). Son dernier film est pourtant à des lustres de tout cela. Lorsqu’il s’attaque à cet impressionnant projet qu’est La môme, il sait que le travail sera extrêmement délicat. Retranscrire la vie d’Edith Piaf à l’écran avec tant de moyens, c’est une opportunité qui n’est pas donné à tout le monde. S’ajoute à cela l’amour général que porte les français à cette chanteuse intergénérationnelle. Pour le coup, il serait presque exagéré de préciser qu’il n’a pas droit à l’erreur.

La mémoire est au cœur du film d’Olivier Dahan. Mémoire au sens populaire pour dresser le portrait de la chanteuse la plus française qui soit, mais aussi mémoire personnelle dans le sens où le film adopte une narration de forme parcellaire, emmenant le spectateur d’une époque à une autre presque sans transition. Assis dans une remorque pour le moins confortable, Olivier Dahan nous fait voyager dans les souvenirs d’Edith Piaf. La mémoire d’une môme devenue grande « parce qu’elle a mis des talons », une femme de la rue croquant à même la vie. En passant de flash-back en flash-back, il serait très facile de se lasser de ce petit voyage. Mais ce n’est pas le cas. La structure, si elle prend le parti de metaphoriser la mémoire de la chanteuse, ne tient le coup que grâce au moteur même du film : le cœur. Les réseaux spatio-temporels disparates retrouvent tout leur sens dès que l’image se recentre sur l’héroïne. Piaf est ancrée dans notre mémoire collective, son histoire est lourde, sa vie a été laborieuse et chargée d’émotions. L’intelligence du réalisateur, c’est de ne pas faire de son sujet un personnage mais d’essayer de le garder en tant que personne. C’est là que le film se trouve au-dessus de tous les films américains du même genre (le « biopic musical »). Ray ou Walk the Line par exemple, malgré leurs qualités, voyaient leur sujet s’approprier des traits de caractère très romanesques. De ce fait, Ray Charles ou Johnny Cash s’éloignaient de leur statut d’ « humain » pour devenir des « personnages de fiction ». La Môme, par sa structure et ses procédés de narration prend le parti d’éviter cette caractérisation du personnage.

lamome02Toutefois ne nous y trompons pas, le film est loin d’être un documentaire. Ce n’est pas la vérité qui intéresse Dahan mais la sincérité. Cette sincérité qui habite Piaf et que l’on cherche à représenter à tout prix. Le cœur, qui comme je l’énonçais plus haut est le moteur du film, est blotti au creux de ses chansons. Celles-ci valsent alors d’images en images afin de faire écho aux sentiments de la chanteuse à des moments choisis. Chez elle, il n’y a pas de frontière entre l’art et la vie. Caler sa voix sur les images n’est donc pas un simple "effet de cinéma" cherchant à susciter l’émotion mais bel et bien le reflet d’un état d’esprit à un moment particulier. Ainsi on pourrait trouver incongru de diffuser Mon Dieu qui est pour ainsi dire une prière, sur un match de boxe où Marcel Cerdan est en train de faire mordre la poussière à son adversaire. C’est étrange et pourtant sincère. Mais pour arriver à ce degré de sincérité la première étape c’est de passer par l'effet de réel. Or, s’il est bien une chose dont La Môme ne manque pas, c’est bien de réalisme. A commencer par la performance de l’interprète principale : mademoiselle Marion Cotillard à qui je souhaite tous les prix d’interprétation du monde entier. Se pliant parfaitement aux intentions de sincérité du réalisateur, elle ne se contente pas d’incarner : au-delà des effets plastiques elle devient, elle EST Edith Piaf. Autour d’elle l’espace est aéré. Loin de l’image téléfilm qu'adoptent généralement les films français, la photographie de La Môme est très nuancée, modestement travaillée et pourtant belle et efficace. Refusant le parti pris genre Un Long Dimanche de Fiançailles, à travers sa caméra le chef opérateur Tetsuo Nagata retranscrit une image qui se veut à la fois objective et aimante de la France, de façon à la sentir « internationale » une fois associée à la voix d’Edith Piaf. Décors, costumes, maquillages, tous les moyens sont bons pour refléter la réalité. Ils seront néanmoins détournées au profit de cette sincérité qui se veut permanente.

lamome03Piaf est jonchée de cicatrices. Sa vie n’a nul besoin d’être appuyée pour en faire un film. La mise en scène est toujours énergique dans La Môme. Elle se veut efficace tout en refusant de dénaturer le propos. Les choix de Dahan ne sont peut-être pas toujours explicables : pourquoi évoquer ce bref accident de la route sur une route californienne ? Pourquoi montrer un jeune soldat se risquant à faire écouter à la chanteuse une de ses compositions ? Les réponses importent peu : ce qui compte c'est le ton général, l'apparence finale qui résulte de tous ces morceaux de vie melés entre eux. Le choix de narration parcellaire qui fait l’originalité du film n’a d’autre but que de s’approcher d’Edith Piaf, de dresser une représentation sincère d’elle même pour finalement contempler son âme et comprendre les élans de son cœur. Dahan mise tout sur le sentiment général. S’il y a un objet au bout du film il n’est en aucun cas matériel mais bel et bien spirituel. C’est alors qu’un sujet populaire devient œuvre cinématographique. Marion Cotillard partage avec le spectateur les passions qui animèrent Piaf : sa foi en Dieu depuis l’enfance, sa joie lors des premiers succès, sa détresse lorsqu’elle apprend la mort de son amant (dans un plan séquence ô combien réussi et ô combien déchirant), son espoir lorsqu’elle entend pour la première fois les notes de Non, je ne regrette rien. La musique comme les images nous permettent de vivre aux côtés d’Edith Piaf. Je dis bien à ses côtés et non pas au-dessus. Lorsque la chanteuse s’éteint à la fin du film, sa mémoire se brouille, les évènements s’enchaînent, les souvenirs blottis et volontairement laissés de côté lui reviennent en tête, les plans s'écourtent, les périodes se disloquent, les visages se confondent et finalement la môme s’éteint. Le film se tait et nous avec. L’hommage est si grand que le réalisateur préfère s’effacer au profit de son sujet. Conformément à ses vœux, et en le remerciant quand même, c’est encore et toujours à madame Edith Piaf que nous tirons notre chapeau à la fin de la séance. Merci la môme !