lettresdiwojima02On n’était pas étonnés de voir Clint Eastwood se lancer dans le film de guerre avec Mémoires de nos pères il y a de cela quelques mois. Le réalisateur (le dernier « classique » d’Hollywood dit-on) a révélé film après film son intérêt pour la condition humaine. L’approche du soldat et ses réactions face à la terreur ou la mort sont des thèmes qui s’insèrent naturellement au creux de la filmographie d’Eastwood. Après avoir décortiqué les réactions américaines lors de la bataille d’Iwo Jima dans son dernier film, il adopte à présent le point de vue japonais lors du même évènement dans Lettres d’Iwo Jima. 

lettresdiwojima01La démarche d’Eastwood est grandiose, c’est le moins que l’on puisse dire. Lettres d’Iwo Jima illustre des valeurs qui, à ma connaissance, n’ont jamais été exploitées au cinéma, attestant par la même occasion la grandeur d’esprit de l’auteur. On l’aura dit et répété : Clint Eastwood est un grand humaniste. Avec Lettres, il donne à son cinéma une valeur universelle et non strictement américaine. En cela, et contrairement à ce qu’on dit de lui à Hollywood, il ne fait pas figure de « classique ». Filmer l’ennemi à hauteur d’homme pendant plus de deux heures, beaucoup ne s’y seraient pas lancés. Eastwood le fait par amour de l’art et par amour de l’homme. Lettres d’Iwo Jima fait partie d’un diptyque dont Mémoires de nos pères était le premier volet. Après avoir visionné les deux, on remarque bien évidemment des différences caractéristiques. Toutefois, nul besoin de voir l’un pour comprendre l’autre. Là où Mémoires de nos pères adoptait une forme de narration plutôt complexe en propageant les strates narratives dans le temps et dans l’espace, Lettres d’Iwo Jima fait office de contre-pied. Si côté américain on a une impression d’élargissement, il en est tout autre côté japonais : narrativement comme visuellement, tout se rétracte. Même si l’on n’est pas fin connaisseur en histoire contemporaine, on se doute bien que les soldats japonais étaient plus nombreux que ce qu’Eastwood nous en montre. Loin de les rabaisser, il les considère. Et s’il s’appuie sur moins de caractères côté japonais c’est certainement pour pouvoir s’en approcher de plus près. C’est peut être la raison pour laquelle Lettres d’Iwo Jima se laisse beaucoup mieux regarder que Mémoires de nos pères. Clint s’approche des personnages, s’intéresse intimement à leur vie passée et à celle qu’on leur impose dans le contexte guerrier. Nul besoin d’explication brute, le réalisateur joue la carte de la simplicité : sa caméra parcourt l’île d’Iwo Jima. La compréhension découle de l’observation. Bien au-delà de l’explication stratégique guerrière, Eastwood se lance dans une étude de caractères. 

lettresdiwojima03Les japonais ont perdu la bataille, c’est un fait. Pourtant, il n’était pas seulement question d’effectifs comme on pourrait le croire. Tout part d’abord d’un sentiment de masse : les japonais savent qu’ils sont perdus d’avance. Le sentiment d’honneur qui les soude entre eux soustrait l’idée de tout échappatoire : ils serviront tous leur pays et mourront dans l’honneur. Qu’il s’agisse de Saigo le boulanger défaitiste, du général Kuribayashi autrefois allié des américains, du lieutenant Ito dévoué à l’empereur et à l’armée japonaise, de Shimizu, réformé de la police japonaise et rapatrié sur les lieux, ou encore du baron Nishi, sportif de haut niveau proche de Mary Pickford et de Douglas Fairbanks. Quelques flash-backs nous renvoient dans leur passé et nous solidarisent avec eux. Eastwood poursuit en maître son travail d’objectivité. Par l’intermédiaire de ses personnages (qui ont existé pour la plupart comme en témoignent les fameuses lettres) le cinéaste parvient à capter une humeur propre au Japon du temps de guerre. Bien que ce soit certainement involontaire, Lettres d’Iwo Jima fait souvent écho au dernier film d’Alexandre Sokurov Le Soleil (2005) où l’on nous décrivait le quotidien minutieusement programmé et extrêmement morne de l’empereur Hiro Hito durant la seconde guerre mondiale. C’est la même humeur qui plane sur Lettres conformément à la volonté de représenter la désuétude du fonctionnement militaire à cette époque. La perte et la solitude sont au cœur des deux films. Le Japon y est montré comme victime de ses coutumes, de ce sentiment d’ « honneur » qui régit les troupes. Dans une bataille comme celle d’Iwo Jima, le soldat japonais aurait tendance à se libérer de sa carapace patriotique. Cet instinct de survie qui cherche à faire surface, c’est ce qu’Eastwood immortalise, aux antipodes des valeurs japonaises qui invitent à la résignation (illustrée par un suicide collectif aussi saignant qu’inutile et terrifiant). Nous ne pouvons pas pour autant parler de « critique » face à la représentation du clan japonais. Le but est éminemment démonstratif : il s’agit de comprendre, tout simplement. Comprendre que la terreur régnait dans les rues, comprendre que les techniques militaires étaient révolues, comprendre que la tradition écrasait l’humain.

lettresdiwojima04La beauté de Lettres d’Iwo Jima réside dans une « diagonale narrative » tout à fait brillante. Eastwood lie deux des personnages dont il dresse le portrait : Saigo et le général Kuribayashi. Saigo, jeune boulanger, est le bouc-émissaire du sergent de son unité. Pour cause, il est aux antipodes de l’esprit japonais. Loin de se fondre dans la masse, il ne prendra pas comme un honneur le fait d’être appelé à combattre au front. Saigo cherche à vivre pour une seule raison : voir grandir sa fille qui n’était pas encore née lorsqu’il est parti. De l’autre côté nous avons le général Kuribayashi, grand homme aux idées militaires nouvelles qui, autrefois, était un proche de gradés américains. Ayant vécu sur le territoire de l’oncle Sam, il en a retiré des stratégies militaires propres à battre les américains sur leur propre terrain. Pourtant il est incompris, ses hommes sont dépassés par ses idées peu conformes aux stratégies japonaises d’usage. Le lien qui unit le boulanger et le général établit une diagonale humaine, un fil de vie qui malgré la perte d’espoir témoigne d’une volonté de présence. Bien que fidèle à son pays, Kuribayashi a un profond respect pour la vie humaine. Ces vies, que sont celles des soldats, il les cache au creux de galeries qu’il a fait creuser (plutôt que de les exposer aux bombardements dans des tranchées). Rebutées sous le sol, Eastwood les recouvre de noir. Le clair-obscur qu’apprécie tant le réalisateur est d’usage. Les sujets se rétractent sur eux-même au fur et à mesure que les américains envahissent leur territoire. Ils sont avalés par les ténèbres. La couleur n’est plus de bon ton, elle s'efface au profit du noir et blanc. Les valeurs humanitaires s’engouffrent dans les profondeurs. Réincarnées en lettres, elles sont enterrées sous le sable noir d’Iwo Jima avant d’être redécouvertes une soixantaine d’années plus tard. Exposées à la lumière du jour, elles témoignent d’un passé, d’engagements, d’une culture, de vies condamnées qu’aujourd’hui Eastwood immortalise sur pellicule. Une œuvre immense, un hymne à l’existence plus qu’à la vie, Lettres d’Iwo Jima est un des films de guerre les plus beaux qui soient. A ne pas manquer.