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Gris. C’est la couleur dans laquelle nous plonge Cristian Mungiu, fraîchement palmé à Cannes. Un gris neutre, parfait mélange de noir et blanc, passe partout : ce même gris que n’importe quel citadin, toutes nationalités confondues, côtoie jour après jour. C’est dire si 4 mois, 3 semaines, 2 jours avait toutes les cartes en main pour passer inaperçu. Car après tout ? Qui aime le gris ?...

Le pessimisme est la maladie préférée des auteurs, et en particulier de ces jeunes « artistes » qui blâment à tort et à travers l’injustice universelle. Loin de moi l’idée d’entrer dans une étude précise de ces cas, voire de les désapprouver. Cependant, blâmer est une chose mais le faire avec talent en est une autre. Depuis quelques temps, la Roumanie est un pays qui s’octroie les faveurs de la critique. La Mort de Dante Lazarescu (Cristi Puiu, 2006) et 12h08 à l’est de Bucarest (Corneliu Porumboiu, 2007) furent les précurseurs de cette fameuse « Nouvelle Vague ». Les sujets sont résolument centrés sur la nation, qu’il s’agisse de son passé ou de son caractère. Mais la force même de ces films réside dans le style, comme si tous ces auteurs Roumains piochaient dans la même encre magique pour écrire un texte à chaque fois différent. Mungiu est peut-être celui qui offre le film manifeste de cette Nouvelle Vague. 4 mois, 3 semaines, 2 jours est un condensé d’angoisse nappé d’une sobriété glaciale.

4mois3semaines2jours02La Roumanie est en dépression. Cela fait déjà trop longtemps qu’elle subit Ceausescu. Au cœur de cette nation où tout espoir de bonheur semble s’être évaporé, un avortement clandestin se prépare. Gabita a attendu longtemps, mais elle s’est enfin résolue à subir l’opération. Sa fidèle amie Ottilia l’accompagne dans cette épreuve, au même titre que nous. Car oui, nous, spectateurs, sommes entièrement engagés dans cette aventure. La mise en scène de Mungiu peut sembler commune. Pourtant, cette résolution de s’en tenir au plan moyen et d’accumuler les plans séquences ont un but bien précis : s’accorder avec la vision humaine. Et nous en ressentons tous les désagréments ! Le film s’apparente à un concentré de stress. On attend la catastrophe en angoissant en permanence aux côtés d’Ottilia… et pourtant… rien. Alors oui, quand un de ces rares problèmes nous tombe sur le bout du nez, ses effets sont multipliés par dix. Ô combien cette pression qui nous habite est intense lorsque la caméra s’approche de l’affreux Monsieur Bébé ! Comment ne pas comprendre alors que tout mouvement, aussi infime soit-il, a du sens dans ce film ? Oui, Mungiu est un véritable chef d’orchestre du début à la fin de son oeuvre. 4 mois, 3 semaines, 2 jours est une symphonie parsemée de césures très espacées. Mais nul besoin de respirer sans enjeu vital au bout de la course. Fort heureusement, dans cet univers communiste gris où la naïveté n’est plus de mise (comme en témoigne la courtoisie de Gabita à l’arrivée de Monsieur Bébé), un espoir subsiste. Cet espoir, il est incarnée en la personne d’Ottilia. Elle est le leitmotiv de cette fameuse symphonie. La jeune fille se la joue « fantôme » : quasi-transparente, elle se promène dans les limbes de la vie en attendant de trouver sa place dans une nouvelle société.

4mois3semaines2jours03On conviendra aisément que l’univers dans lequel évolue Ottilia est loin d’être rose. Mungiu pointe du doigt les autorités qui sont à la fois partout et nulle part. Les trafics sont monnaie courante dans la rue et, en parallèle, les hôtels appliquent les règles des prisons. Exister est un luxe symbolisé par cette fameuse « carte d’identité » demandée à tout bout de champ pour avoir « le droit de… ». Le communisme touche à sa fin et c’est la foire dans l’administration. On ne s’étonne plus de voir les réceptionnistes jouer les « flics » pendant que messieurs les gendarmes font la fête dans la pièce à côté. C’est aussi la foire dans les familles où l’on aime se rappeler le « bon vieux temps » et valoriser les « bonnes vieilles traditions ». Alors, le bonheur est-il résolument derrière nous ? Il suffit de regarder le personnage interprété avec brio par Anamaria Marinca pour affirmer qu’il n’en est rien. Certes, l’affreuse exhibition du fœtus sur le carrelage de la salle de bains n’a certainement pas grand-chose d’un plaidoyer pour l’avortement. Simplement peut-être une façon, pour Mungiu, de dénoncer efficacement les injustices de la vie.