americangangster01Film après film, Ridley Scott a passé en revue tous les grands genres cinématographiques : la science-fiction avec Blade Runner et Alien, le road-movie avec Thelma et Louise, le péplum avec Gladiator, etc. Des œuvres que tout le monde connaît, ne serait ce que de nom. Et pour cause, Ridley Scott est certainement l’un des réalisateurs américains les plus prolifiques et les plus efficaces de son temps. Mais contrairement à la plupart de ses contemporains (Lynch, Van Sant, Allen, etc.), si lui se sent autant à son aise à Hollywood, c’est qu’il en a toujours épousé les codes et les valeurs. Son cinéma, malgré la profondeur de quelques films comme Blade Runner, n’a jamais été jugé assez inventif pour que Scott puisse être qualifié d’ "auteur". Néanmoins s’il est une empreinte qui marque toute sa filmographie, c’est bien sa qualité de maître en ce qui relève de la mise en scène, élément largement suffisant pour "au moins" être qualifié de "cinéaste".

Son dernier opus, American Gangster, adopte les mêmes codes que les grands films qui offrirent au réalisateur ses lettres de noblesse (laissons de côté les plus ou moins ratés Une grande année et Kingdom of Heaven). Il est ici question d’un « film de gangsters ». Nous sommes au début des années 70. Frank Lucas voit succomber entre ses bras celui qui fut son mentor : le Parrain noir de Harlem, Bumpy Johnson, dont il était le garde du corps. Intelligemment, il se présente comme son successeur et laisse éclater son sens aigu des affaires tout en restant extrêmement prudent. Sa famille se lie à lui pour organiser tout un trafic de drogue qui a pour source d’importation le Vietnam. Alors que Lucas engrange de plus en plus de revenus, l’inspecteur Roberts cherche à s’interposer au travers de sa route…

americangangster02Le choix d’un tel genre n’est jamais anodin. Pourtant, à l’inverse de ses congénères qui adoptent en ce moment le même genre (Scorsese et Les Infiltrés, Gray et La Nuit nous appartient, Cronenberg et Les Promesses de l’ombre, etc.), Scott se préserve de tout discours politique. Comme Gladiator faisait hommage aux grands péplums de Cecil B. De Mille American Gangster va faire hommage à son tour, aux grands chefs-d’œuvre du genre. On pense aussi bien au Scarface d’Hawks qu’à celui de De Palma (amusez-vous à comparer les affiches, toutes deux d’un noir et blanc bien défini). Sans oublier les échos à la trilogie du Parrain de Coppola ou aux Affranchis de Scorsese. Scott peut désormais se placer avec fierté au bout de cette grande lignée. Le thriller est de qualité : Scott nous tient en haleine, développant tout un mythe autour de ce fabuleux personnage qu’est Frank Lucas (interprété avec majesté par Denzel Washington). Retenons la fameuse scène de la fourrure jetée dans la cheminée. Un simple manteau qui représente à lui seul la vanité, indice d’une faiblesse dont le héros se parera le temps d’une soirée. C’est la cape d’Hercule imbibée du sang du centaure Nessos : un poison qui colle à la peau et conduit à la perte de soi. Les codes sont bien là : l’escroc est devenu héros.

americangangster03Mais si la mise en scène s’intéresse avant tout à la trame principale et à l’action qui en découle, par le simple choix de son genre l’œuvre de Scott ne peut être exempte de toute insinuation politique. Le retour dans les années 70 n’est pas anodin et le lien s’établit de lui-même entre le Vietnam d’hier et l’Irak d’aujourd’hui. L’escroc investit dans la drogue, produit directement importé des lieux du conflit. A cet instant il se fait le Robin des Bois d’une communauté noire en demande de héros. Pourtant il est l’instigateur du mal qui les ronge : cette drogue qui, à Harlem même, circule de main en main. Dommage de voir que la morale finale sera moins virulente que ne l’aura été le film dans son ensemble. Dans un élan que l’on pourrait presque qualifier de « patriotique », Scott vante les qualités des bons-flics-trop-rares, ceux qui sont assez bêtes pour ramener au commissariat des sacs remplis de billets de banque trouvés par hasard et qui sacrifient leur vie de famille pour défendre les valeurs du pays. Même l’escroc absoudra ses fautes pour revêtir, si ce n’est le titre de « héros », au moins celui d’ « adjuvant urbain ». Voila une idée bien douteuse, voire naïve, de ce qu’est censée être la justice aux Etats-Unis. Vraiment dommage, on a failli marcher.