lespromessesdelombre01Se modérer. Telle est l’exigence du public face à un David Cronenberg souvent prédisposé à laisser galoper ses élans artistiques. Le phénomène History of Violence invitait à penser que le cinéaste optait pour un ton plus « sage ». Son dernier film vient confirmer cette intuition en adoptant la même veine. Oui, Cronenberg se plie enfin au jeu de l’orchestration, modérant tel effet pour en privilégier un autre suivant l’avancement de son film. C’est ainsi que chaque élément des Promesses de l’ombre est tempéré afin que l’ensemble soit magistral. Pari réussi. Comme ses voisins américains (Ridley Scott, James Gray,…), notre cinéaste canadien se fond dans la tendance pour s’attaquer à un « film de gangsters ». Les Promesses de l’ombre n'en reste pas moins un film d’auteur. Cronenberg détourne le genre pour lui donner un ton légèrement onirique lui permettant de se pencher plus habilement sur ses thèmes de prédilection. L’histoire est celle d’un nourrisson dont la mère, une prostituée russe, meurt en couches. Anna, la sage-femme qui l’a mis au monde, est déterminée à retrouver la famille du nouveau-né. Elle se retrouve alors malencontreusement plongée en plein cœur des affaires de la mafia russe.

lespromessesdelombre02Ô combien il est étonnant de voir Londres tel qu’il nous est présenté ici. Cronenberg, contrairement à ses habitudes, jette un regard politique sur une Europe étrangement noire. Le choix du « film de gangsters » transposé sur le continent fait inévitablement son petit effet. Le venin mafieux empoisonne le sang de toute une société. L’auteur fait appel au thème de la famille, opposant tout l’entourage du parrain russe à la modeste vie d’Anna (Naomi Watts) et de ses proches. Les codes décoratifs, musicaux et lumineux qui touchent la communauté mafieuse s’inversent lorsqu'on se tourne vers le monde de la sage-femme. C’est de cette hétérogénéité que naît l’effet onirique qui donne au film son empreinte. Le scénario se charge par ailleurs de boucher les issues de secours réalistes pour convaincre du pouvoir suprême de la mafia. Dans un premier temps, les actes sont minimisés. Puis la tension va crescendo au rythme des révélations, de secret en secret. C’est ainsi que sans le savoir, Naomi Watts est confrontée dès le début à Semyon (Armin Mueller-Stahl) qui passera du statut de « gentil-papy-qui-cuisine » à celui de « parrain-sanguinaire-pas-gentil-du-tout ». Et au milieu de tous ces évènements se trouve une petite fille que l’on ne voit jamais, qui vient de naître, et dont on cherche à protéger l’avenir. Cronenberg cherche à préserver le scénario de Steve Knight de toute mièvrerie, et ce malgré les parasitages romanesques qui magnifient notamment la relation mère-enfant (essentiellement sur la fin).

lespromessesdelombre03Mais ne nous y trompons pas, cette relation maternelle n’est pas dénuée de tout sens. Cronenberg sort ses thèmes habituels du placard à commencer par la question d’identité : après tout, l’intention initiale de la sage-femme n’est elle pas de donner au nourrisson un nom de famille ? L’auteur souligne l’importance des liens du sang. Le personnage de Vincent Cassel est un idiot malgré lui dont l’intérêt demeure en son seul statut : être le fils du patron. C’est alors qu’intervient l’idée magistrale qui vient servir à merveille les obsessions de Cronenberg : le langage des tatouages - indices et symboles qui participent d’un mythe. Le corps est un roman et le lire permet de décrypter l’être. Idée ô combien merveilleuse lorsqu’elle est mise à profit par Cronenberg, le cinéaste même de la chair. Les tatouages deviennent des marques d’identité dont il est impossible de se défaire. Néanmoins un personnage valsera avec grâce entre tous les codes. Après History of Violence, David Cronenberg retrouve Viggo Mortensen. Les Promesses de l’ombre illustre à son tour que la collaboration entre les deux hommes aboutit à de grands moments de cinéma. Son personnage, Nikolai Luzhin, est un infiltré qui se glisse dans toutes les peaux : le chauffeur, l’homme de main, le gangster, le fils spirituel, le frère spirituel et enfin le « héros » dans le sens le plus glorieux du terme. Cronenberg en fait un individu passionnant et se plaît à le confronter aux situations les plus diverses. Pouvait-il aller plus loin que cette scène époustouflante dans le hammam où, une fois de plus, le corps est mis à rude épreuve ? Le cinéaste entoure son acteur d’un halo quasi religieux : un passeur entre le bien et le mal, la vie et la mort, la justice et l’injustice. Seul son corps extrêmement docile peut plonger dans les méandres de l’ombre, devenant ainsi la clé de ces Promesses envoutantes.