lhommesansage01Coppola est de ces cinéastes que l’on redécouvre à chaque film. La trilogie du Parrain, Conversation secrète, Apocalypse Now, Coup de Cœur, Rusty James, Dracula, Jack… Des genres aussi variés que le film de gangsters, de guerre, d’espionnage, d’adolescents, le fantastique, le film pour enfants et même la comédie musicale. L’auteur a touché à tout et peut se vanter de n’avoir jamais été inintéressant. L’homme sans âge ne déroge pas à la règle et mérite lui aussi que l’on se penche sur son cas. Le film démarre et, à la manière des vieux classiques hollywoodiens, voila qu’on nous passe sous le nez un carton réunissant à lui seul le nom de l’interprète principal, celui du réalisateur ainsi que le titre du film. « Le style est là » se dit-on, « Coppola nous ramène en arrière ». L’intuition n’était pas mauvaise en ce sens que l’action se déroule en 1938. Dominic Matei (Tim Roth) est un vieux linguiste qui n’a plus toute sa tête. Un jour d’orage, en pleine rue, il est frappé par la foudre. Miraculeusement, les effets sont loin d’être négatifs : le professeur rajeunit miraculeusement. Ses facultés mentales ainsi décuplées, il s’attelle énergiquement à ce que fut l’œuvre de sa vie : rechercher les origines du langage.

lhommesansage03Ne vous fiez pas à la bande-annonce : la narration est loin d’être linéaire. Coppola fait de l’expérimental et se lance dans la pratique de la pâte à modeler. On pourrait croire que le cinéaste soit resté en roue libre ainsi libéré des chaînes hollywoodiennes. Très vite on comprend qu’il y a eu coup de foudre entre l’auteur et le numérique : il manie sa caméra en tous sens, maléant à sa guise toutes les textures possibles et imaginables que peut rendre l’image. Bref, il expérimente. Tim Roth, acteur intéressant (cela va sans dire) mais d’un physique banal se prête tout à fait au jeu du modélisme et se fond dans la vision du cinéaste sans problème au point d’en devenir sa parfaite marionnette. Souverain, Coppola l’est. Reste à construire un récit parsemé de montagnes et de vallées. Malheureusement, des crevasses maladroitement camouflées nous font rapidement trébucher : on passe d’une histoire d’amour à la fuite du nazisme puis à la recherche des origines du langage de façon pour le moins surprenante. Tout pourrait être lié, et pourtant rien ne semble l’être. Il en est de même pour ce générique classique du début qui contraste tout à fait avec la forme moderne qu’a voulu donner Coppola à son film (le numérique, la trame « patchworkée », etc.). Le fond de l’œuvre, par contre, se veut purement (mais non simplement) classique. Le cinéaste fait appel aux mythes, que ce soit de façon directe (les trois roses) ou indirecte (le dopplegänger, Faust, Dorian Gray, etc.) Malheureusement l’histoire a dépassé l’homme et Coppola se trouve malgré lui acteur d’un mythe qu’il n’avait certainement pas plébiscité : celui de Narcisse. L’œuvre est certes belle, mais fascinée par elle-même en devient fière. Le spectateur se fait Echo, injustement laissé sur le bas-côté. Qui oserait dire que ce n’est pas injuste…

lhommesansage02Si la liste des genres exploités par Coppola est dense, il n’en demeure pas moins que son obsession pour le temps a généreusement hanté chacun de ses films (Le troisième volet du Parrain où l’homme se retourne sur son passé pour en admirer fatalement sa futilité en est la démonstration type). Les titres mêmes de son nouveau film, français et américain (Youth without youth), sont bien la preuve que le cinéaste se présente ici sans masque. Le temps est la préoccupation principale du personnage et, de ce fait, le mystère s’effondre tout seul : Dominic Matei est Francis Coppola. Nulle raison d’en douter : on retrouve dans L’homme sans âge toute la filmographie de l’auteur. De la rupture avec Veronica qui rappelle la clôture du Parrain 2 dans la véranda jusqu’à ces interminables débats humanistes face au dopplegänger qui font écho au face-à-face final Willard-Kurtz dans Apocalypse Now. Sans oublier les effets de métempsychose ou de vampirisme qui renvoient directement à Dracula comme la question d’incompatibilité entre l’âge et le corps renvoie elle-même à Jack. L’homme sans âge serait-il un point d’orgue dans la carrière de l’auteur ? Serait-ce un film-testament ? A première vue, il n’en est rien, et libre à moi de me dire « on a eu chaud ! ».