levoyageduballonrouge01La grammaire traditionnelle est (une fois de plus) recalée au placard ! Situation idéale pour que Hou Hsiao-Hsien puisse développer sa foi naturaliste. Ses acteurs gravitent dans un espace restreint où l’improvisation est de mise. La liberté, l’épure, l’envol. Le titre annonçait déjà la couleur, le ballon matérialisant l’humeur générale, une courbe éternelle à la conquête permanente de l’échappée belle. Pourtant, cette « échappée » se met en contrepoint avec l’impression d’enfermement qui parcourt tout le film. Le ballon est le seul à pouvoir s’enfuir. Il est la matérialisation même de l’auteur qui, tel un voyeur, s’infiltre ça et là pour capter des instants de vie.

levoyageduballonrouge02Ces mêmes instants qu’évite involontairement Suzanne, maman parisienne qui ne sait plus où donner de la tête entre le voisin qui oublie de payer le loyer, la copie d’un contrat qui a mystérieusement disparue et les répétitions de ses spectacles de marionnettes. Pendant ce temps son fils grandit, découvrant les choses de la vie sans elle. C’est ainsi qu’un cliché numérique prend de la valeur lorsqu’il arrive à capturer un moment de partage entre frère et sœur. La relation mère fils est ici traitée avec une grande délicatesse, la jeune fille au pair devenant le substitut maternel du petit Simon. Song, qui est aussi étudiante en cinéma, capture à son tour la vie sur l’image s’attribuant, en plus du rôle de maman, celui de « doublure du réalisateur ». Elle devient alors l’incarnation même de Hou Hsiao Hsien, un électron oriental cherchant plus que tout à cerner Paris et à en extirper sa beauté.

levoyageduballonrouge03Mais malgré la légèreté qui plane sur le film, sa morale est plus pessimiste qu’il n’y paraît. Si Hou Hsiao Hsien « s’amuse » à dévoiler quelques secrets techniques qui font la magie du cinéma (ou comment faire virevolter un ballon rouge à l’écran sans qu’on ne voie personne tenir la ficelle), c’est pour faire un contrepoint avec la vie. Cette vie immatérielle, et par conséquent exempte d’emprisonnement. C’est pourtant ce que cherche à faire le cinéaste : l’emprisonner sur la pellicule ! Le Voyage du ballon rouge a tout d’une ode à l’existence. L’improvisation permanente qui habite Juliette Binoche déclenche parfois le bâillement, d’autres fois le sourire, voire de francs éclats de rire : Hou Hsiao Hsien est à la recherche permanente d’une forme de naturel. Ici, l’objectif n’est plus de faire du cinéma un reflet illusoire de la vie. Non, l’étape du « reflet » a été dépassée. Ici, c’est la transparence qui est recherchée. Or, la transparence impose la vérité, cette même vérité en fuite permanente. Mais cela, Hou Hsiao Hsien l’a compris depuis bien longtemps et se contentera d’autre chose : son film adopte un aspect éclaté. Il arrive alors que la « vie » surgisse furtivement de son film : dans un enchaînement de plan, un mot, une couleur, un son, un cadre, un sourire. Le réalisateur se fait artisan, à l’image du métier de marionnettiste qu’exerce Suzanne. Non, la perfection n’est pas de mise. Ici et là on tire des ficelles puis on observe le résultat. Quelquefois ça marche. Hou Hsiao Hsien aura au moins le mérite d’avoir essayé !