itsafreeworld01S'il est une thèse que l’on ne se risque plus à récuser, c’est bien celle que Ken Loach est un auteur réaliste. En 1960, Karel Reisz dévoilait son Samedi soir et dimanche matin, œuvre manifeste du Free Cinema Anglais. Et alors qu’en France les Truffaut, Rivette et autres Godard clamaient leur amour du cinéma fictionnel en se référant aux chefs-d’œuvre des maîtres hollywoodiens, de l’autre côté de la Manche la tendance était tout autre. Ce qui comptait pour les cinéastes britanniques tels que Karel Reisz, Lindsay Anderson ou Tony Richardson, c’était de rendre compte d’un malaise social, prioritairement dans le milieu ouvrier. A l’aube des années 70, Ken Loach se place dans cette même lignée typiquement anglaise, pratiquant une sorte de « cinéma de prolétaires ». Ce ton qui fut celui de ses premiers films restera le même toutes ces années durant. Notre jeune militant est devenu un cinéaste plus engagé que jamais. It’s a free world contient sa part de virulence : Angie est une femme moderne et active qui, pour cause de mauvaise conduite en public, se fait licencier de son agence de recrutement. Elle en vient alors à créer sa propre boite avec l’aide de son amie Rose.

itsafreeworld02Bien que réaliste, en rien le cinéaste ne néglige pour autant la part esthétique de ses longs-métrages (comme en atteste Le Vent se lève, palme d’or à Cannes en 2006). Mais Ken Loach est définitivement un homme du présent, conscient des problèmes d’aujourd’hui, et on ne s’étonnera pas de le sentir plus à l’aise dans It’s a free world que dans le film qui le précéda. La confrontation est directe, les thèmes fusent, Loach regarde le spectateur droit dans les yeux puis lui murmure à l’oreille : « vois et réagis ! » Nous suivons l’héroïne en permanence et la voyons évoluer sur plusieurs niveaux (professionnel, familial, humain). Son caractère de femme déterminée la pousse à faire des choix décisifs. Or, arrive un moment où ses décisions heurtent la morale de tout spectateur, aussi lambda soit-il. C’est alors que nous nous éloignons d’Angie pour nous intéresser aux faits : pourquoi en est-elle arrivée là… pourquoi en sommes-nous arrivés là ? L’ingéniosité du scénario signé Paul Laverty (primé à Venise) est d’attirer l’attention sur le personnage central jusqu’au bouquet final (les 15 dernières minutes) où la connivence avec Angie n’est plus possible. C’est alors que se tire une conclusion de ce qui vient d’être vu. Or, faire réagir tout spectateur, n’est ce pas là le but que cherche à atteindre tout auteur politique ouvertement engagé ?

itsafreeworld03Cette emprise sur le spectateur est ce qui frappe le plus dans le dernier Loach. On module de thème en thème, passant du féminisme (confrontation entre la femme-mère et la femme entreprenante du XXIème siècle) à celui de l’immigration pour finalement en arriver à lever les yeux sur un système régi par l’exploitation. Le cinéaste est en colère, condamnant le néo-libéralisme dont sont encore enclins tous les partis britanniques. Thatcher est toujours là. Elle hante Angie qui, malgré son interlude humanitaire où elle prône le soutien aux immigrés, en viendra à les traiter comme du bétail. Fi de la morale, place au profit personnel. Le final très intense dans l’appartement d’Angie prouve que l’auteur peut encore surprendre, expédiant une missive d’humanisme là où l’on ne s’y attendait guère. Le changement de perspective a l’effet d’une décharge électrique. Loach est encore sous tension, c’est le moins que l’on puisse dire.