nocountryforoldmen01Depuis leurs débuts, Joel et Ethan Coen s’appliquent à déstructurer les mythes de l’Amérique profonde. Maîtres hors pairs d’un langage cinématographique de l’extrême hérité d’Hitchcock, de Welles et d’autres grands d’Hollywood, ils mettent leur connaissance au profit d’une ironie féroce. Les Coen sont des hors-la-loi, des bourreaux jetés dans la jungle du cinéma. On se s’étonne pas de voir l’oncle Sam les lorgner depuis toujours avec un air méfiant. Et il y a de quoi. No Country for old men est un retour virulent, une fresque grandiose, un thriller haletant. Bref, une réussite qui ne méritait pas de revenir bredouille de Cannes.

Llewelyn Moss mène une vie plus que modeste aux confins du Texas. Par hasard, lors d’une virée en voiture, il se retrouve au beau milieu d’un champ de cadavres. S’emparant des deux millions de dollars qu’il trouve à l’intérieur d’un véhicule sur place, il déclenche toute une machinerie qui le conduira à sa perte.

nocountryforoldmen02Un OVNI, encore un. A croire que les Coen aiment les accumuler. Mais pourquoi devant No Country for old men se dit-on que cette fois-ci, c’est encore différent ? Peut-être parce qu’est résumée ici la profondeur de toute une œuvre. Un film, un chef-d’œuvre témoin d’une carrière fondée sur des ambitions et un style bien particuliers. Au commencement le projet avait tout d’une prise de risque : adaptation d’un roman dont la trame, tout à fait commune, repose sur trois personnages archétypaux, à savoir l’innocent, le truand qui est à ses trousses, et le sheriff lancé sur leurs traces. Respectueux de l’œuvre initiale de Corman McCarthy, les Coen cherchent à restituer le ton qui émanait à la lecture. Ils sautent à pieds joints dans le fossé de l’adaptation plutôt que de chercher à le contourner. En émerge une atmosphère tout à fait singulière : dense, mythique et fantomatique. Elle épouse les lieux et soumet les personnages à sa loi. Le tout est palpable, du début à la fin. Nous contemplons. Oui, No Country for old men est un film contemplatif. Ces paysages texans qui défilent sous nos yeux renvoient aux mythes du grand ouest. Des mythes que les cinéastes se délectent à déstructurer. La picturalité initiale, grandiloquente et respectueuse se frotte à l’esprit désenchanteur des Coen dont le génie ironique et sanglant fuse à tout va. En résulte un effet atypique car complètement fantomatique. Les mythes s’effondrent, tel celui de la frontière qu’incarnent à leur façon les westerns de Ford, de Peckinpah ou d’Eastwood. Ici, il n’est plus de limite et l’espace a perdu de sa valeur : être poursuivi au Mexique ou au Texas… quelle différence ? Nos trois personnages sont isolés, aucun n’accepte l’existence d’autrui. Nous sommes face à trois Amériques. Tommy Lee Jones, la génération passée, l’ouest d’antan, le vieux sheriff qui cherche à tirer son bilan. Puis Josh Brolin, héros moderne, latino échoué au Texas, innocent mais traqué, et finalement impuissant face à la force supérieure en question, Javier Bardem : l’Amérique exterminatrice et sans pitié, défiant le hasard à tout instant, puissante bien que ridicule (comme en témoigne sa fameuse coupe de cheveux « à la Mireille Mathieu »). Les confrontations sont à peine frôlées (Bardem-Lee Jones) voire complètement élipsées (Bardem-Brolin) alors que ce sont elles que nous attendons. Frustration du spectateur qui va de pair avec la cruauté propre aux Coen. Le fou avance sur les diagonales du tableau. Les innocents tombe tels des pions tout au long de la partie. La violence perd de son impact. Evidemment, nous sommes en pleine partie d’échecs ! Face à face, Joel et Ethan semblent faire exprès de perdre avec un sourire machiavélique en coin.

nocountryforoldmen03L’impact est d’autant plus grand que l’œuvre en impose plastiquement : la photo de Roger Deakins est sublime de même que la sobre mais non moins brillante partition de Carter Burwell. Les Coen connaissent leur grammaire et font de leur film un thriller énergique et envoutant. Chaque plan a son intérêt. Le discours est de taille et brille d’intelligence. S’il n’en était qu’un, ce serait certainement leur chef d’œuvre. Evidemment, à ne pas louper.