therewillbeblood01Paul Thomas Anderson est entré dans la légende. There will be blood fait désormais partie de ces œuvres d’exception qui retournent intelligemment les conventions scénaristiques et formelles d’usage au profit d’un langage nouveau. Rares sont les films d’une telle envergure sortis du carcan américain. Parmi les plus connus on peut citer le Citizen Kane de Welles, le Psychose d’Hitchcock ou encore le Mulholland Drive de Lynch. Oui, Anderson aurait de quoi infiltrer cette lignée magistrale. La profondeur de son film témoigne d’une maturité évidente et d’une prise de conscience foncièrement politique. Dans le fond comme dans la forme, There will be blood est une révolution. Peut-être pour s’en rendre compte plus objectivement faudra t-il le revoir dans quelques années. En attendant, laissons-le murir comme un bon vin. Car le film est aussi de ceux qui dépassent le spectateur, une seule vision étant loin d’être suffisante pour percevoir toutes les idées et innovations structurelles dont le cinéaste fait preuve.

Daniel Plainview est un riche prospecteur animé depuis toujours par la convoitise du pouvoir. Un jour, un informateur inconnu vient rendre compte de ses observations en échange d’une somme d’argent : le sol de la petite ville de Little Boston couvre un océan de pétrole. Une fois averti, Plainview fait ses valises avec son fils H.G. et s’approprie les terres en question. Le magnat prospère jusqu’à ce que les tensions éclatent et que les ennemis révèlent leur vrai visage. En première ligne, l’église, sous les traits du prêtre charismatique Eli Sunday, véritable messie de toute la communauté avoisinante.

therewillbeblood04Ce qui frappe avant toute chose, c’est la merveilleuse complexité du personnage principal. Anderson le traite de manière similaire à ce que Welles fit pour Charles Foster Kane, Kubrick pour Redmond Barry ou encore Scorsese pour Howard Hugues. Soit un schéma scénaristique qui passe par l’apprentissage, la réussite et la déchéance. Daniel Plainview, entre soifs d’argent, de réussite ou de pouvoir, se distinguerait presque comme le plus vil d’entre tous : il n’a que faire de la condition humaine. La merveilleuse introduction muette du film (un quart d’heure durant) révèle ses aspirations premières et les moyens mis en œuvre pour arriver à ses fins (en passant d’ailleurs sur la question de sa mystérieuse paternité). Plainview est extrêmement imposant, un être désenchanté, pessimiste, sans aucune considération pour autrui. Mais c'est avant tout un homme sans racines. La famille est son talon d’Achille et le seul motif de compassion que pourrait lui accorder le spectateur. Les rapports que le héros entretient avec son fils puis avec son supposé demi-frère ravivent la minuscule flamme sensible enfouie au plus profond de son être. Pour ce qui est de l’interprétation, Daniel Day-Lewis est magistral. Son corps tout entier témoigne d’une supériorité, d’une soif de réussite condamnée à ne jamais être assouvie. Son merveilleux regard brille d’une détermination à toute épreuve. Bien qu’amoral, il fait figure de guide d’exception dans ce labyrinthe d’idées andersoniennes.

therewillbeblood03Oui, des idées Anderson en a à la pelle. Adepte d'une caméra virtuose, il profite de tous les bienfaits des techniques modernes pour anoblir son image. Le chef opérateur Robert Elswit offre les bienfaits de sa science à chaque plan, notamment par son exploitation particulièrement belle de la lumière (assez proche de la photo de L'Assassinat de Jesse James par le lache Robert Ford signée Roger Deakins) qui, elle aussi, vient appuyer le ton légendaire dans lequel baigne l'histoire. Le cinéaste tire profit des lieux, une petite ville californienne très pieuse aux paysages épurés. Il l'arpente tel un terrain vierge attendant d’être colonisé. Dans ce monde serein, Plainview incarne tous les méfaits du capitalisme qu’il finit par imposer. Par ailleurs, il se retrouve inévitablement confronté au pouvoir religieux en la personne d’Eli Sunday (Paul Dano, l’ado en crise de Little Miss Sunshine), son seul et unique grand rival. Le duel final au sommet se fera donc entre un Dieu et le représentant d'un autre, en pleine partie de bowling où les véritables aspérités de chacun seront révélées. Daniel Plainview est un homme qui aura eu tout ce qu’il a voulu en tirant les bonnes ficelles, en mentant et en assassinant. Pour autant, son seul espoir de bonheur (une descendance florissante car puissante car à son image) est tuée dans l’œuf lors de la merveilleuse scène de l’incendie. Un sacrifice pour un sacrifice d’une portée mythique. La musique de Johnny Greenwood (le guitariste de Radiohead) cultive cette dimension légendaire basée sur l’énergie intrinsèque de l’Amérique des pionniers.

There will be blood est un film puissant. Le cinéaste nous ramène en 1911, les Etats-Unis sont encore une nation en devenir, bientôt fièrement engagée économiquement dans un fonctionnement capitaliste ravageur. Anderson ne dénonce pas mais constate en édifiant le portrait d’un homme sans racines qui grandit au même rythme que le système politique de son pays. Profondément symbolique, un chef d’œuvre aux secrets multiples dont certains attendent encore d’être percés. A ne pas manquer.