manuitchezmaud01Eric Rohmer est certainement l’un des auteurs français les plus appréciés des intellectuels. On ne leur donnera pas tort. Avant de passer derrière la caméra, le cinéaste féru de lettres, fut critique aux Cahiers du cinéma puis en devint le rédacteur en chef. S’en suit la participation au noyau dur du phénomène Nouvelle Vague auprès de Jacques Rivette, François Truffaut, Claude Chabrol et Jean-Luc Godard. Si les textes qui firent connaître Rohmer argumentaient sur la nature de l’image cinématographique comme art de l’espace, ses films feront plutôt la part belle à la parole. Son œuvre se divise en périodes. Ma nuit chez Maud est ainsi le troisième chapitre de sa série de « Contes moraux » qui au total compte six films à la structure narrative identique : un homme est amoureux d’une jeune fille, en rencontre une autre avec laquelle il flirte, puis revient à la première.

A Clermont-Ferrand, en période de fêtes, Jean-Louis remarque à la messe une jeune fille qu’il n’ose aborder. Le soir de Noël il est invité par Vidal, un ami de jeunesse, chez Maud, une femme athée, libre-penseur et divorcée. Les discussions philosophiques s’enchaînent et Maud s’amuse des principes catholiques de Jean-Louis. La neige se met à tomber contraignant notre ingénieur à passer la nuit auprès de son hôte.

manuitchezmaud02Ou comment une simple conversation peut devenir l’enjeu narratif de tout un film. Dans Ma nuit chez Maud il n’y a pas d’action, tout passe par les mots. Les personnages se mettent à nu en dévoilant leurs principes et idéaux autour de conversations philosophiques essentiellement axées sur Pascal et sa fameuse théorie de l’« espérance mathématique ». Nous n’irons pas pour autant qualifier l’œuvre de « strictement intellectuelle » tant le propos est fluide. Et pour cause : Rohmer fait preuve d’une minutie à toute épreuve quant au débit de parole et au niveau de langue de ses acteurs. S’il est vrai qu’il n’y a pas d’action, le langage arrive néanmoins à imposer sa fonction « métronome ». Le spectateur se laisse facilement emporter dans ce débat entre catholique (Jean-Louis), marxiste (Vidal) et libre-penseur (Maud) qui ne manque ni d’humour, ni d’intérêt. Mais bien que très bons orateurs, les personnages n’en sont pas moins humains : avant tout, Rohmer cherche à donner à son film une portée dite « naturelle ». Ma nuit chez Maud, ainsi rattaché à ses autres films, dégage une dimension « Comédie humaine » comparable à celle entreprise à l’écrit par Balzac. Les personnages sont des êtres instruits et instinctifs qui participent d’une observation ontologique.

manuitchezmaud03Les caractères deviennent fascinants une fois leur conception dévoilée en ce qui concerne l’amour ou la vie de couple. Jean-Louis est un catho chanceux à l’attitude cynique qui croit en la bonté du cœur. Rohmer s’amuse à le jeter dans les rouages d’un destin morose. Finalement l’homme est sans surprise, adepte nonchalant de la vie consensuelle qu’il s’était imaginé. Il s’oppose inévitablement à Maud, électron libre car femme moderne (et presque rêvée) vouée à l’instabilité, à l’insatisfaction, à la souffrance. Les individus se croisent, font mine de rien mais sont finalement tous liés. Rohmer fait preuve d’une mise en scène sobre mais très efficace, jouant souvent d’un faux amateurisme dans la construction de ses cadres. Tout élément est pourtant dosé avec précision dans Ma nuit chez Maud, participant ainsi d’une énergie intellectuelle bien agréable (et avouons qu'on est rarement emballé par le genre). Même le mutisme devient langage (la filature du vélo, les plans à la messe, etc.), témoignant ainsi de l’immense talent du cinéaste. Servi par des acteurs merveilleux (Jean-Louis Trintignant, Françoise Fabian, Marie-Christine Barrault), Ma nuit chez Maud est la preuve même d’un génie, d’une précision et d’une science rohmérienne à l’épreuve du temps.