unfrissondanslanuit021971, grande année pour tous les fans du maître. On n’apprendra à personne qu’Eastwood a eu largement le temps de se faire connaître avant de réaliser Un frisson dans la nuit, qui est par ailleurs son premier film en tant qu’auteur. Façonné par Leone et sa fameuse trilogie de westerns spaghetti (Pour une poignée de dollars / Et pour quelques dollars de plus / Le Bon, la brute et le truand), le personnage Eastwood déclencha la polémique en enfilant par la suite le costume maudit de l’inspecteur Harry (réal. Don Siegel). La critique américaine est assassine : le personnage du flic est perçu comme scandaleusement amoral, intrus extrémiste dans une société (faussement) pacifiste. Ainsi démarra l’épopée de Clint le maudit en terre américaine. Un Frisson dans la nuit sort en salles et le public est au rendez-vous. En revanche, l’intelligentsia est assez bête pour louper le coche. Le film ne cherche à tromper personne : Eastwood y est pleinement conscient de son image. Naissance inattendue d’un auteur controversé.

Dave Garland anime une émission de jazz à la radio. Régulièrement, une mystérieuse auditrice sollicite la diffusion de « Misty » d’Errol Garner. Une nuit, il la rencontre dans un bar : elle a pour nom Evelyn Draper. Ils passent la nuit ensemble. Le lendemain, Dave recroise son ex-petite amie Tobie Williams avec qui il connut une relation passionnée et tente de faire le point avec elle. Evelyn ressurgit à l’improviste le soir même et passe à nouveau la nuit avec sa conquête. Soucieux de recoller les morceaux avec Tobie, Dave cherche à faire comprendre à Evelyn que leur relation doit prendre fin. Mais la jeune femme ne l’entend pas de cette oreille…

unfrissondanslanuit03Ô combien la traduction française est laide et inconvenue. Le titre original du film, Play Misty for me, confirme d’ores et déjà les merveilleuses intuitions du futur maître. Cette phrase-leitmotiv renvoie au personnage d’Evelyn et à son mystère envoutant qui se métamorphose en fanatisme meurtrier. L’idée scénaristique est suffisamment dense pour que le jeune cinéaste se permette quelques petites expérimentations et autres bourdes en matière de mise en scène. En « bourdes » j’entends les stéréotypes propres à l’époque, et qui en somme pourraient être tout à fait pardonnables ; mais soulignons-les tout de même puisqu’elles entachent la véritable patte auteuriste de notre cher Clint. Il en va ainsi des décors kitsch à souhait, de la photo globalement crade, du montage grossier et de l’utilisation du zoom en abondance. Tous ces effets sont peu ou prou repris des films du mentor en titre, à savoir le réalisateur Don Siegel qui se voit d’ailleurs confier le rôle du barman. Alors ne parlons pas d’hommage mais plutôt d’influences inconscientes (l’effet se reproduira dans le deuxième film d’Eastwood, L’Homme des Hautes plaines, cette fois-ci sous inspiration Leonienne). Ces effets mis à part, on s’amuse à analyser les multiples tâtonnements qui deviendront par la suite les thèmes ou marques de prédilection de l’auteur. On pense aux envolées lyriques (le couple dans la forêt), à l’omniprésence du jazz (l’émission de radio) ou encore à cet apitoiement sur les êtres complexes (Evelyn). A l’évidence, l’auteur est en germe.

unfrissondanslanuit01Néanmoins, pour un premier film le sujet a de quoi surprendre. Eastwood étant plutôt un acteur de l’action, on aurait pu s’attendre à un film plus dynamique. Il n’en est rien, Un frisson dans la nuit est un film assez lent (aux frontières de la contemplation) et qui contre toute attente en vient à parler d’amour. Evelyn y est à la fois touchante et effrayante (et bien plus passionnante que ne l’est l’autre femme, Tobie). Le spectateur est renvoyé à la vie du citoyen Eastwood, acteur plutôt en marge du système hollywoodien mais dont la popularité reste indiscutable. Ainsi mis dans la confidence des (fausses) craintes de l’auteur, on se prend complètement au jeu ! Sans être un chef d’œuvre Un frisson dans la nuit demeure un coup d’essai tout à fait honorable et encourageant (ça va de soi)...