lheuredete01A l’occasion de son vingtième anniversaire le musée d’Orsay a commandé une série de films à quatre cinéastes aux origines et ambitions diverses. Le premier opus est sorti en janvier dernier : il s’agit du surprenant Voyage du ballon rouge signé Hou Hsiao-Hsien. Alors qu'arrive en salles le deuxième film de la série (L’Heure d’été), on apprend que les deux autres metteurs en scène convoités par Orsay, à savoir Jim Jarmusch et Raoul Ruiz, pataugent dans des soucis de production qui compromettent sérieusement l’accomplissement du projet. Mais pour l’heure, retour sur ce deuxième volet typiquement français puisqu’il est signé Olivier Assayas et a été entièrement tourné en Île-de-France.

Enfants et petits-enfants sont réunis dans la maison ancestrale d’Hélène Bertier à l’occasion de ses 75 ans. Toute sa vie fut consacrée à la postérité de l’œuvre de son oncle, le peintre Paul Berthier. Soucieuse des problèmes de succession que pourrait entraîner sa mort, elle confie à son fils aîné Frédéric la charge du bon placement des œuvres de valeur qui lui appartiennent. La mort soudaine d’Hélène obligera Frédéric, son frère Jérémie et sa sœur Adrienne, à faire face à leur passé.

lheuredete02En France on aime les affaires de famille. Pour s’en convaincre il suffit d’allumer sa télévision et d’énumérer les téléfilms qui adoptent le sujet. Mais l’histoire d’Assayas évite de basculer dans le drame et c’est ce qui l’épargne de tout conformisme. Entendons-nous bien, le film se focalise plus sur la notion d’héritage familial et patrimonial que sur une quelconque guerre de succession entre frères et sœur. Assayas capte avec L’Heure d’été une humeur nostalgique entachée de responsabilités parasites. Le point de vue adopté est tout à fait réaliste, à l’image des acteurs qui évoluent dans l’histoire « au naturel ». Le spectateur n’a plus qu’à capter quelques instants de vie, infiltrant telle ou telle situation « in medias res ». Sont passés sous silence des moments clés que le réalisateur n’a pas jugé nécessaire de montrer (telle l’inauguration de la rétrospective Berthier aux Etats-Unis qui nous est simplement narré après l’enterrement d’Hélène) mais peu importe. Cet esprit correspond tout particulièrement à une période mise en valeur à Orsay qui n’est autre que l’impressionnisme. Comment ne pas penser aux toiles de Renoir devant les cadres d’Assayas ? Toutes ces couleurs, cette ambiance, cette vie. On irait même jusqu’à concevoir un parallèle avec l’autre Renoir, Jean, dont la Partie de Campagne (1936) arborait les mêmes décors, eux aussi capturés en Île-de-France.

lheuredete03Et quelle belle idée que de s’en retourner aux Renoir père et fils pour évoquer la succession ! Car voila, ce dont nous parle Assayas c’est du passage de relais d’une génération à une autre. Malheureusement, des enfants d’Hélène seul Frédéric a pour ambition de conserver le patrimoine au sein même de la famille. Jérémie et Adrienne ont leur vie à l’étranger, bien loin de toutes ces antiquités qui leur évoque un passé révolu. La solution est donc de faire expertiser et de vendre toutes les pièces de la collection Berthier, des toiles d’Odilon Redon à la statuette de Degas. Assayas arrive brillamment à conférer aux objets d’art une dimension spirituelle. Leur disposition dans une maison pleine de vie contraste fatalement avec le mode d’exposition du musée d’Orsay. La maison ancestrale alors dépouillée de ses œuvres d’art devient un temple antique grossièrement profané par la génération future dans une séquence finale particulièrement éprouvante. Mais l’art perdure. Merveilleuse scène que celle d’Eloïse, la gouvernante, emportant en souvenir un vase qu’elle croit sans valeur alors qu’il en est tout autre. Il vivra encore, fleuri jour après jour, échappant à l’enfermement et au regard neutre des badauds. L’Heure d’été fait la part belle aux objets et à tout ce qu’ils peuvent signifier pour les êtres qui les ont fait vivre. Les laisser partir, c’est un peu dire adieu à une part de soi. Assayas donne vie au matériau artistique, et c’est en cela qu’Orsay peut se satisfaire à juste titre de sa commande. Un hommage évocateur et puissant à l’art en général. Brillant.