pickpocket01Pickpocket est le film idéal pour s’initier au cinéma de Robert Bresson. Sa mise en scène est définie par un système de choix qu’il explicitera en 1975 dans Notes sur le cinématographe. Il y développe l’importance qu’il donne au rapport qui lie un plan à un autre à défaut de la construction même du plan. D’où la recherche d’une certaine neutralité qui passe par un choix d’acteurs non professionnels appelés non plus « personnages » mais « modèles » car partisans d’un processus de désincarnation de la conscience. Mais malgré ces préceptes relativement complexes qui dessinent la signature du maître, le cinéma de Robert Bresson ne mérite nullement d’être catalogué de « strictement intellectuel », et c’est en cela que j’invite les novices à démarrer leur périple bressonien par ce film fascinant qu’est Pickpocket. On ne pensait pas que l'auteur pouvait aller plus loin face à la beauté formelle dont faisait preuve son précédent opus, Un condamné à mort s’est échappé (1956), et pourtant Pickpocket relève le défi avec brio. Un film habité, le premier à avoir été écrit par Bresson lui-même.

Michel est un dandy fauché qui se dit écrivain. Initié à l’activité de pickpocket par un professionnel rencontré au hasard, il en fait son gagne-pain et son mode de vie. Il confronte régulièrement et efficacement ceux qui le soupçonnent ou lui font la morale mais malgré tout, finit par être rongé par la solitude et la misère…

pickpocket02Dans ses Notes sur le cinématographe, Bresson cite Montaigne : « Les mouvements de l’âme naissent avec le même progrès que ceux du corps ». Pickpocket est une démonstration parfaite de ce postulat tant le corps de Michel laisse transparaître le malaise de son âme avant d’en être libéré lorsqu’il comprendra son amour pour la bienveillante Jeanne. Le carton d’entrée trace la ligne directrice de Bresson : « le cauchemar d’un jeune homme poussé par sa faiblesse dans une aventure de vol à la tire pour laquelle il n’était pas fait ». En apparence, Michel n’est pas faible et se place même au-dessus des hommes et de leur condition ordinaire.  Son activité de pickpocket nait de cette supériorité puisqu’il s’estime également exempt de devoirs sociaux et moraux. Michel est pourtant un personnage (ou « modèle ») à double face, à la fois dominant quant à ses émotions premières, mais finalement dominé par cette prétendue supériorité qui finira par l’isoler. Or chez Bresson, tout personnage est soumis à l’isolement, ne serait-ce que par la faiblesse des dialogues lorsqu’ils tentent de communiquer avec autrui. Michel est donc rabaissé à son statut de miséricordieux lorsqu’il se retrouve piégé par la police. Mais le carton d’entrée annonçait également que l’aventure, « par des chemins étranges, réunira[it] deux âmes, qui, sans elle, ne se seraient peut-être jamais connues ». Le projet est donc moral : Michel rencontre Jeanne et c’est en son amour qu’il trouvera le chemin de la rédemption.

pickpocket03Le corps du « modèle » choisi par Bresson, ainsi destitué de toute conscience, n’aura donc été que le reflet d’une âme. Comme par magie, nous en arrivons à nous défaire de l’enveloppe et à entrevoir l’intériorité de Michel, et c’est ainsi que Bresson remplit dûment son contrat dans un processus qui relève du mystique. Le cinéaste est virtuose, témoignant du mécanisme propre au pickpocket par le biais de gros plans savamment élaboré et d’un montage très habile. Autant de tensions animent les scènes se déroulant à la gare où aux courses de Longchamp. D’un plan à un autre, Michel n’est plus le même. Un gros plan montre sa main déboutonnant un sac rempli d’argent alors que le plan moyen qui suit dévoile son regard froid, ailleurs, en apparence concentré sur un autre sujet. Malfaisance d’un personnage que le gros plan vient dénoncer. Et s’il demeure bel et bien une tension ardue, Bresson affirme dès son introduction que son film ne relève en rien du genre policier. La main du personnage est objet, elle se faufile entre les êtres et finalement, se fait porte-parole de l’âme. Certes, elle commet les vols, mais dans les interstices, elle écrit également les aveux du criminel. Bresson dresse un film passionnant, le paroxysme de toute sa philosophie cinématographique. Un chef d’œuvre d’une beauté sans pareille. Incontournable.