14 mai 2008

Les Yeux sans visage (Georges Franju, 1960)

lesyeuxsansvisage01On peut se demander pourquoi Georges Franju est si méconnu de nos jours alors qu’il mériterait de figurer aux côtés des plus grands noms du cinéma français. Peut-être parce qu’il ne dispose d’aucun successeur direct, personne n’ayant réussi à prendre la relève dans son approche fantastique et feuilletonnesque du cinéma. Les Yeux sans visage est tourné en 1959, date clé où naquit la nouvelle vague, à contre courant de ce film ô combien insolite et pourtant non dépourvu de réalisme. Franju est l’illustre héritier de Louis Feuillade, le « troisième homme du cinéma » (dixit le Larousse) après Lumière et Méliès. Ses inspirations sont donc aux antipodes de celles des Godard, Truffaut et autres Resnais. Les Yeux sans visage est doté d’une intrigue insolite mais fascinante, jonché de personnages étranges mais captivants, orné d’une aura effrayante mais merveilleuse.

Christiane a été défigurée dans un accident de voiture provoqué par son père, le professeur Genessier, un grand chirurgien réputé pour ses travaux sur l’hétéroplastie. Celui-ci a installé un laboratoire dans une propriété retirée où une infirmière qui lui est aveuglément dévouée attire des jeunes filles. Le professeur tente alors des greffes sur le visage de sa fille à partir de la peau de ces innocentes, qui sont ensuite supprimées.

lesyeuxsansvisage02Les Yeux sans visage est assurément l’un des plus beaux films du cinéma français. Franju se lance dans une histoire aux allures de conte où les frontières entre le bien et le mal se définissent de mieux en mieux à mesure que l’histoire avance. La trame est perçue comme insolite car particulièrement en avance sur son temps : le but que s’est fixé le professeur Genessier est de réussir une greffe de visage sur sa fille. Franju ne nous épargne d’ailleurs aucun détail sur ce qui est du traitement clinique des évènements, conférant au personnage du chirurgien une folie créatrice, peu ou prou de la même verve que celle d’un autre scientifique : Frankenstein. En cela, le film s’inscrit dans une dimension fantastique : une telle expérience est en soi improbable et terrifiante. D’autant plus terrifiante d’ailleurs que tout ne se passe pas en milieu reclus, mais aussi en ville. Les victimes sont choisies dans le vrai Paris, le même que celui de Truffaut ou de Godard, à croire que ce genre de monstre puisse tout à fait faire ses courses à même les rues de la capitale.

lesyeuxsansvisage03Mais le fantastique ne s’arrête pas à la simple expérience scientifique : il touche les caractères de plein fouet. D’abord le professeur, fou imbu de sa personne, incarnation du mal et condamnateur d’innocents (qu’il en soit des victimes pour la greffe ou bien de ses autres patients). Mais aussi (et surtout) la mystérieuse Christiane dont le visage a été ravagé et qui pourtant incarne une vision angélique de la jeunesse. Franju use de multiples tours de passe-passe pour nous cacher son visage, maintenant un suspense très efficace en le dissimulant le plus souvent derrière un masque fantomatique. Alors, lorsque l’opération semble avoir enfin réussi, on n’est que plus soulagé de découvrir un faciès à la beauté céleste. Mais Franju repasse rapidement à la version clinique des faits : contre toute apparence l’opération a échoué et le nouveau visage de Christiane pourrit de jour en jour. Le cinéaste magnifie son actrice et muse Edith Scob, créant au biais de ces Yeux sans visage un mythe sur l’angélisme de ses traits. La femme en devient une métaphore de l’amour, vagabondant dans sa grande demeure à la recherche d’un fiancé qui la croit morte et qu’elle ne peut atteindre que par téléphone. Cet amour pur est contré par l’amour corrompu qui lie cette fille à son père : elle est devenue son cobaye, une preuve quant à la qualité de sa médecine.

lesyeuxsansvisage04Le fantastique est ici pour Franju un moyen de dresser une opinion sociale qui, somme toute, n’est pas tout à fait étrangère à celle dont se réclament les cinéastes de la nouvelle vague, à savoir le pouvoir qu’entretiennent les pères sur leur descendance. Christiane est une femme condamnée à passer pour morte parce que son père l’a voulu. Sans visage, elle est contrainte à errer tel un spectre dans le manoir familial, privée de toute jouissance sociale (la science du chef opérateur Eugène Schüfftan participe d’ailleurs grandement à la sensation de vide qui l’entoure). Ce sont les hommes tels que Genessier qui font la loi, décidant de qui est vivant et de qui est mort, refusant de laisser le temps prendre son dû et continuant coute que coute à exercer le pouvoir. Ces bourgeois et hommes d’églises venus assister à sa conférence au début du film partagent le même esprit communautaire, ils sont déterminés à dominer la nouvelle génération sans lui donner la moindre chance. Les actes de Christiane à la fin du film, qu’on se gardera de révéler, n’en sont que plus libérateurs. Les Yeux sans visage est une œuvre inégalée et inégalable en son genre. Un chef d’œuvre.

Posté par twain81 à 11:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


Commentaires sur Les Yeux sans visage (Georges Franju, 1960)

Nouveau commentaire