legrandalibi01Décidément Agatha Christie est à la mode. Après Pascal Thomas qui a joliment orchestré la transposition en France de l’atmosphère britannique (qu’on disait pourtant immuable) propre à ses romans (Mon petit doigt m’a dit, L’Heure zéro), c’est au tour d’un autre Pascal, Bonitzer cette fois-ci, de se lancer dans l’arène. On connaît essentiellement l’auteur pour la qualité de ses scénarii (mis à profit chez de grands auteurs intellos tels Rivette, Téchiné, Jacquot, Akerman et tant d’autres), moins pour la transcendance de sa mise en scène. Le Grand alibi expérimente bien des choses, mais les amateurs du genre seront-ils pour autant conquis ?

Le sénateur Henri Pages et sa femme accueillent plusieurs amis dans leur grande demeure bourgeoise pour le week-end, où ils s’adonnent notamment à quelques exercices de tir. Le docteur Pierre Collier, un séducteur dans l’âme, est assassiné au bord de la piscine. A côté du corps, on a retrouvé sa femme un révolver à la main. Mais les apparences sont trompeuses : l’arme n’est pas celle qui a servi au crime. Une enquête est ouverte, menée par le lieutenant Grange.

legrandalibi02Exit Poirot et les grands préceptes bourgeois dont était parsemé Le Vallon, roman dont s’inspire Le Grand alibi. Bonitzer, à l’égal de son compère Thomas, rapatrie son intrigue sur le territoire français tout en conservant une galerie de personnages plus ou moins classieux. Cela étant, Mon petit doigt m’a dit et L’Heure zéro usaient intelligemment d’une confusion temporelle. Chez Bonitzer, nous sommes sans le moindre doute plongés dans le Paris du XXIème siècle. Un tel choix de structure nous éloigne malheureusement des personnages qui deviennent communs et par conséquent bien trop réalistes. La dissolution des archétypes en vient tout naturellement à effacer cette atmosphère propre aux romans d’Agatha Christie dont les œuvres les plus réussies fonctionnent via le système du huis-clos. Qu’il en soit ainsi, Bonitzer empruntera un autre chemin.

legrandalibi03Les amateurs du genre auront donc de quoi être déçus, d’autant plus que l’inspecteur remplaçant est loin d’être aussi brillant qu’Hercule Poirot. A quoi peut bien servir le lieutenant Grange ? La police est ici mise à l’écart, héritière d’un poste équivalent à celui de Louis la brocante dans le feuilleton éponyme : mièvre, déjà-vu, inutile. Preuve en est, ce sont les innocents qui finissent par désigner les coupables et non la soi-disant supériorité judiciaire. Certes, la révélation finale fait son petit effet. Malheureusement, on doit plus cela à l’ingéniosité de Christie l’inspiratrice qu’à Bonitzer lui-même. C’est ainsi que Le Grand Alibi perd ce qui fait l’essence de tout « film policier » et tombe dans le « polar » quasi-télévisuel. Seul le casting (particulièrement brillant) nous rappelle qu’on est bel et bien au cinéma. Mathieu Demy, Anne Consigny, Miou-Miou, Pierre Arditi et la jeune Céline Sallette brillent de mille feux. C’est tout. La révolution du genre, ce sera pour une autre fois.