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Qu’on ne s’y méprenne pas, le projet Tokyo ! n’est empreint d’aucune motivation touristique. Aux antipodes d’un Paris je t’aime, Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon-Ho serpentent la ville à tour de rôle pour n’en dégager que les aspects les plus mélancoliques (Gondry), claustrophobiques (Bong) et nauséabonds (Carax). L’envolée lyrique hors de tout réalisme des trois segments forme une certaine unité. Même si l’épisode Carax se distingue légèrement des autres, l’ensemble est homogène, et donc réussi.

tokyo02Interior Design – Michel Gondry

Malgré la pluie, Gondry ouvre son film avec un enthousiasme certain, porté par un couple qui vient s’installer à Tokyo. Pour se faire, ils doivent squatter quelques jours chez une amie dans un studio minuscule le temps de trouver un appartement. Hiroko, cinéaste de surcroit, décroche un boulot minable dans une boutique tandis qu’Akira s’acharne à visiter des studios scabreux. Gondry se détache peu à peu de l’homme pour finalement ne s’attarder que sur la femme. La ville, surpeuplée, sale, étouffe peu à peu le personnage qui ne sait plus où donner de la tête. Elle multiplie les bêtises, s’attire les foudres de son hôte, en vient à mentir à son conjoint, et finalement perd toute motivation quant à son immersion citadine. La fin est gondriesque à souhait : c’est avec un étonnement certain que l’on bascule dans le fantastique, alors même que l’héroïne sombre dans une légère folie. Elle appuie sur le bouton « pause » de son organisme et devient un simple objet qui ne s’anime que lorsque personne ne le regarde, un de ces esprits qui pourrait vivre entre les façades des immeubles. Gondry exploite de nouveau cette verve à la fois romanesque et fantastique qui lui sied si bien (Eternal sunshine, La science des rêves). Le final surprend un peu, rompant sans complexe avec les aspérités réalistes du début. Sans être particulièrement sublimés, on se laisse agréablement guider.

tokyo03Merde – Leos Carax

Dès l’apparition du titre nous sommes irrémédiablement dans l’inconfort, partagés entre rire et offuscation. Un seul mot aura suffit à Carax pour révéler ses aspérités polémiques. C’est l’histoire de Merde. Il vit dans les égouts de Tokyo et sort de temps en temps à la surface pour s’accorder quelques petits plaisirs qui aux yeux des citadins passent pour de violents méfaits. Finalement traqué par la police, il sera jugé, défendu au barreau par un avocat français qui parle la même langue que lui, un dialecte étrange qui allie contorsionnisme, pets de bouche et crachats. Le volet de Carax est le plus intéressant en ce qu’il arrive à personnifier tous les excréments (prénom oblige) que produit la société en un seul personnage, aussi surréaliste soit-il. Le premier plan, travelling interminable où Merde aligne les fraudes sous les yeux des passants est à la fois terrifiant et comique. Son procès constituera le point d’orgue de l’absurdité dominante : la société juge ce qu’elle-même a créé. Merde devient un phénomène de foire, déchainant les passions malgré sa noirceur profonde et ses airs de satire. Qu’on le condamne ou qu’on le glorifie, les fautifs c’est la plèbe toute entière, qui se permet néanmoins de juger une création qui lui est propre. Carax joue avec les mots, loin de se contenter de blâmer Tokyo il diffuse une parole universelle. Le personnage est fascinant, comique, terrifiant, laid, exubérant, à l’image d’un monde condamné. Merde ne fait que relancer notre engouement : vivement le retour de Carax au long métrage !

tokyo04Shaking Tokyo – Bong Joon-Ho

Le dernier volet fait un peu pale figure à côté de celui qui le précède. Bong Joon-Ho, l’un des génies du cinéma coréen, s’assagit le temps d’un court métrage après nous avoir fait trembler avec The Host. Son film est ouvertement romanesque, l’histoire d’un homme cloitré chez lui (un hikikomori), n’ayant croisé le regard d’une autre personne depuis onze ans. Malencontreusement il est forcé de secourir la livreuse de pizzas qui s’est évanouie dans son entrée. Dans le mouvement, il en tombe amoureux. Bong s’en réfère à l’étouffement que provoque la ville et condamne le trop-plein d’interférences entre les êtres. Pour se faire, il isole ses personnages. La claustrophobie n’est plus causée par l’enfermement mais par l’ouverture. Une fois le discours énoncé, ne reste plus qu’à développer l’histoire d’amour. Comme dans les films de ses deux compatriotes, Bong appuie sur les aspérités maladives de la société. Se placer en quarantaine revient à vivre tel qu’on l’entend, quoique les êtres, aussi malades soit-ils, finissent par s’engoncer dans un quotidien morbide. L’amour est ainsi proposé tel une solution. Bong en appelle à une caméra virtuose, sublimant chaque élément du cocon de l’homme et cramant sans complexe les lieux extérieurs, reflets d’un enfer urbain. L’homme et la femme se retrouvent dans un final lyrique à souhait. Dans l'ensemble, un conte urbain sentimental qui, sans être transcendant, n'en est pas moins appréciable.