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Bien que Clouzot ait été froidement attaqué par la génération « nouvelle vague », un malentendu demeure vis-à-vis de son œuvre. Car c’est bien une méthode qui fut blâmée et non un style. Ce n’est plus une rumeur mais bel et bien un fait, le cinéaste martyrisait ses acteurs. Simone Signoret qui tourna pour lui Les Diaboliques en fit notamment les frais. Elle n’hésita pas à rapporter ses malheurs vécus sur le tournage, qu’il en soit des indications glaçantes qu’elle recevait du cinéaste, de la tension malsaine qui planait sur le plateau ou encore de son cachet qui fut grossièrement divisé suite à un contrat frauduleux. On comprend que des cinéastes comme Rohmer ou Truffaut (des cinéastes toujours très proches de leurs comédiens) aient pu être choqués par de tels procédés. Mais une question demeure, aussi dérangeante soit-elle : cette « tension » dont parle Signoret n’était-elle pas essentielle à la réussite du film ? Quoi qu’il en soit, malgré les années, Les Diaboliques n’a rien perdu de son efficacité.

Michel Delasalle est un homme méprisable et tyrannique. Il dirige un pensionnat de garçons secondé par son épouse Christina et sa maîtresse Nicole. Les deux femmes, poussées à bout, mettent au point un plan pour l’assassiner. Après l’avoir drogué, elles le noient dans une baignoire avant de jeter le corps dans une piscine. Pour autant, les deux femmes sont loins de trouver la paix qu’elles espéraient.

lesdiaboliques02On se gardera, comme d’autres l’ont fait, de rapprocher ce film du Vertigo d’Hitchcock, autre adaptation de Boileau et Narcejac basée sur le thème de la réapparition d’un mort. Là où le maître du suspense déploiera tout son attirail mystico-lyrique, Clouzot préfèrera rester froid et impassible. Son récit est maîtrisé de bout en bout, porté majoritairement par un duo d’actrices qui brillent par leurs différences. On n’hésitera pas à affirmer que Signoret a été bel et bien dirigée ; peut-être mal certes, mais dirigée quand même. Son jeu est en adéquation avec le montage et la mise en scène de l’auteur. En bref : sec, tendu, droit et efficace. Face à cette force de la nature, Véra Clouzot (l’épouse de l’auteur) est bien pâlichonne mais n’en est pas moins impeccable. La dominante et la dominée : preuve est faite, un tel duo peut marcher aussi bien en comédie qu’en drame.

lesdiaboliques03Pour autant, l’auteur est loin de s’en remettre uniquement à ses actrices. Clouzot fait preuve de toute une palette d’idées propres à des genres divers. La ligne directrice est policière tandis que la secondaire est fantastique. L’une comme l’autre sont brillamment menées, le lieu (un internat) n’ajoutant que plus de mystère à l’intrigue. Clouzot met d’ailleurs les enfants à profil, un petit menteur pouvant toujours jouer un rôle de témoin douteux. La mise en scène, bien que très habile, n’en est pas pour autant compatissante : si Clouzot est cruel avec ses acteurs, il l’est tout autant avec ses spectateurs menés irrémédiablement par le bout du nez. Comme chez Hitchcock le personnage n’est qu’un prétexte qui ici participe à l’identification. Mais le cinéaste français est encore plus cruel que l’américain : vous, spectateurs crédules, êtes tombés dans le panneau au moyen d’un simple sourire et d’un bleu au visage. La pression fantastique nous obsède, tant et si bien qu’on en oublie la réalité. Certes, Clouzot a des méthodes bien peu catholiques, mais le résultat est probant quoi qu’il en soit.