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Il y a peu de temps j’ai eu l’occasion de trouver dans une boutique de DVDs Discount un exemplaire de l’un des films de Renoir que je n’avais jamais eu l’occasion de voir malgré de multiples efforts de recherche tous sites internet confondus. Quelle ne fut pas ma surprise de voir étalé banalement Le Fleuve  au milieu d’autres films bien plus communs étiquetés à 3,99 euros ! Bien entendu, j’ai sauté sur l’occasion et me suis empressé de le visionner. Le film ne faillit pas à sa réputation et mérite amplement son titre de chef d’œuvre. Preuve est faite que l’Inde est un puits d’inspiration conséquent pour les grands réalisateurs de ce monde. Après Jean Renoir, outre d’autres géants, Fritz Lang en fera l’expérience avec Le Tombeau Hindou et Le Tigre du Bengale. Dernier en date à s’y être essayé dans un tout autre genre (avec brio) Wes Anderson et son Darjeeling Limited. En bref un voyage unique, une quête purificatrice et au final, un grand film. Renoir fut le pionnier de la méthode et c’est certainement de lui que naquit le film le plus authentique.

Harriet est une jeune anglaise qui vit son adolescence aux Indes, au bord d’un affluent du Gange. Un jour arrive chez ses voisins le séduisant capitaine John, unijambiste depuis la guerre. De même que ses amies Melanie et Valerie, Harriet tombe sous le charme, découvrant ainsi l’amour, et parallèlement, l’écriture.

lefleuve02A l’origine, le roman méconnu de Rumer Godden The River était autobiographique. Renoir a d’ailleurs tenu à rédiger le scénario avec l’écrivaine, soucieux d’être au plus proche d’une véridicité des sentiments et reniant en contrepartie tout prétexte exotique. Comme tous les réalisateurs qui furent amenés à travailler en Inde, le cinéaste fut transporté par les lieux, les coutumes, le mode de vie et la religion. Où termine l’homme et où commence la divinité ? La philosophie de vie indienne, empreinte d’une homogénéité générale, apaisante car saine, se ressent à travers chaque image. Pour autant, Renoir est loin de s’octroyer le droit d’un quelconque regard local. Il préfère modestement se glisser dans la peau de l’observateur, l’occidental éveillé. En ce sens, l’auteur se reflète dans le personnage du capitaine John, estropié par le continent américain mais finalement rétabli par le simple contact avec l’Orient. Il en reste que la guérison est plus mentale que physique. Le maître mot est la « rédemption », soit l’acceptation des faits, en adéquation avec le cycle de destruction et de renaissance infligé par la déesse Kali. Renoir fait de son film le porte-parole de cette philosophie, aux antipodes du mode de vie de la famille anglaise et surtout d’Harriet dont l’acte désespéré de la fin du film traduit une certaine instabilité occidentale qui va de pair avec la dure épreuve qu’est son adolescence.

lefleuve03En soit, l’histoire d’amour du film a tout d’un prétexte, même si on retrouve non pas le triangle mais le carré amoureux propre aux films de Renoir (soit un ou une dulciné(e) pour trois prétendant(e)s). Le sujet permet surtout de mettre en opposition trois types de femmes face à un occidental pure souche : l’adolescente Harriet, la femme indienne Melanie et la femme européenne Valerie. Le schéma de l’histoire entre John et cette dernière ressemble fortement à celui des romances hollywoodiennes ou européennes : la convoitise, la dispute, la réconciliation. Il va de soit qu’il n’en aurait pas été de même avec les autres prétendantes. Harriet est amoureuse pour la première fois, l’occasion pour Renoir de montrer sa souffrance comme de l’aveuglement (ce qui la rend en partie responsable du sort de son frère Bogey) et d’avancer l’écriture comme une solution possible à son chagrin. Quant à Melanie, son personnage est de loin le plus beau et le plus noble. La scène imaginée par Harriet de son mariage qui se termine en danse compte parmi les plus émouvantes du film. L’auteur s’y attarde à nouveau pour accentuer la différence qui oppose le mode de vie occidental à celui des indiens, ces derniers étant toujours valorisés comme il se doit.

lefleuve04Enfin il est important de souligner que Le Fleuve fut la première expérience Technicolor de Renoir ainsi que le premier film en couleurs tourné en Inde. Claude Renoir, neveu du cinéaste, se voit confier la lourde responsabilité de l’image, exercice d’autant plus délicat qu’il ne dispose que de rushes en noir et blanc. Malgré cela le résultat est parfait, le chef opérateur ayant pris soin de gommer les couleurs criardes usuelles du Technicolor. Le rendu est doux, conforme à l’époque et aux couleurs locales. Un détail qui participe grandement à l’authenticité des plans dits « touristiques » filmés par Renoir, qui eux-mêmes rajoutent à l’enchantement du récit, qu’il en soit des simples escaliers filmés sur les bords du Gange ou des grandes fêtes qui ouvrent et ferment le film (Diwali la fête des lumières et Holi la fête des couleurs). Ainsi, tous les éléments du savoir-faire « à la Renoir » sont réunis pour magnifier l’Inde, un mélange unique entre l’impressionnisme occidental et la religion hindou. S’en dégage une atmosphère atypique, attractive, enchantée. Forcément, un chef d’œuvre.