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Il y a dans Les Demoiselles de Rochefort un engouement unique. Certes le film est français, suffit-il pour s’en assurer de s’en référer au titre. Pourtant, il dégage merveilleusement l’euphorie propre aux « musicals » hollywoodiens dont Jacques Demy était tant friand. Ceci néanmoins à la différence qu’on ne peut réduire le film à un seul genre. Les comédies musicales américaines, aussi réussies soient-elles à l’image de Chantons sous la pluie ou Tous en scène, n’en sont pas moins des archétypes. Or, si Demy est moins engagé que d’autres de ses contemporains, il ne porte pas moins sur lui l’étiquette « Nouvelle vague ». A ce jour, Les Demoiselles de Rochefort est le seul film que je connaisse qui ait pu marier à la fois le cheminement ingénieux propre aux cinéastes français des années 60 et la folie bariolée et fièrement antiréaliste du classicisme hollywoodien. Les Demoiselles de Rochefort est une œuvre unique en son genre, un puits d’idées farfelues orchestrées de main de maître par un cinéaste visionnaire et encore trop souvent renié, j’ai nommé le génial Jacques Demy.

 

 

 

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Le cinéaste rêve d’importer Hollywood en France. Il verra son rêve se réaliser à force de persévérance et grâce à de nombreux soutiens. On retiendra en particulier celui de sa productrice Mag Bogard qui lui permit de réaliser Les Parapluies de Cherbourg quelques années auparavant et qui n’a pas hésité à remettre le couvert pour cette nouvelle aventure. Néanmoins ne nous y trompons pas : si Demy est un rêveur, il n’en est pas moins un cinéaste extrêmement minutieux. Ainsi, comme on l’indiquait plus haut, Les Demoiselles de Rochefort bénéficie d’un dosage parfait entre stylisation française et humeur américaine. Nous ne sommes pas à Hollywood mais à Rochefort, une ville bel et bien existante que Jacques Demy prend plaisir à déstructurer tout en la magnifiant. Les rôles s’inversent : à la différence des films américains où les murs en cartons doivent passer pour des murs réels, ici ce sont les murs réels qui doivent donner l’illusion d’être en cartons ! On les bariole de couleurs vives : ici du jaune, et puis du rose, et là du vert, sans hésiter à dépasser sur les costumes, qu’ils soient bleus ciels, rouges ou violets. Et puis l’on marie les petites robes typiques des années yéyés aux chapeaux affriolants du grand siècle. Toujours cette science du dosage entre les genres. Un univers atypique se forme sous nos yeux, conte charmant et irréel auquel on acquiesce sans hésiter.

 

 

 

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Cette dimension entre rêve et réalité s’applique merveilleusement au genre de la comédie musicale. Les effusions de couleurs ne trompent pas et dès le début du film, on comprend ce à quoi l’on à affaire : Demy nous invite à passer un joyeux moment en sa présence, rien de plus. En cela, aucune différence avec les films hollywoodiens du même genre. A mille lieux de l’opéra larmoyant Les Parapluies de Cherbourg qu’il avait également composé, Michel Legrand se limite ici à des thèmes qui respirent la joie et la bonne humeur, guidé plus que jamais par ses inspirations jazzy. La musique est encore une opportunité pour Jacques Demy de marier les concepts. Au cinéma, la France a pris pour habitude de se limiter à l’opérette là où l’Amérique a choisi pour marque de fabrique le show façon Broadway. Les Demoiselles n’opte ni pour la première solution, ni pour la seconde. Le jazz devient alors le compromis idéal. Les stars hollywoodiennes invitées pour l’occasion se prêtent à l'exercice avec entrain. Ainsi déboule Gene Kelly, le roi du musical Hollywoodien, charmeur d’entre les charmeurs, danseur d’entre les danseurs, héros rêvé et par conséquent parfait au coeur de cet univers enchanté. Il en est de même pour George Chakiris, élégant, superbe et fraîchement couronné de son oscar pour le récent West Side Story. La musique est de qualité, de même que les chorégraphies et les danseurs précieusement sélectionnés. Si Les Demoiselles de Rochefort n’est pas exclusivement une comédie musicale, il en reste que Jacques Demy tient avant toute autre chose à satisfaire les amateurs du genre. Et jusque là, on est loin d’être déçus.

 

 

 

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Ainsi, le contrat est déjà rempli et pourtant Jacques Demy persévère dans l’extravagance. Nous l’avons évoqué plus haut, la comédie musicale est un genre qui encourage au rêve, le chant et la danse impliquant un antiréalisme certain au cœur de la trame. Mais les œuvres de Stanley Donen, Vincente Minnelli ou Rouben Mamoulian apparaissent relativement sages à côté de Jacques Demy qui se plait à flirter sans encombre avec l’univers du conte. Les Demoiselles de Rochefort, ce n’est rien de plus que l’histoire de deux jumelles qui attendent désespérément leur prince charmant. Un désir qui sera bien évidemment satisfait à la fin du film. Entre temps, Demy a deux heures pour manipuler le spectateur sans relâche, jetant ses personnages dans une jungle de la tentation où, contre toute apparence, le sexe est de mise sous un aspect certes latent mais néanmoins primordial (un aspect de l’œuvre de Demy qui sera traité à vif quelques années plus tard dans son adaptation de Peau d’âne). Un chassé croisé amoureux se met en place. Les personnages sont chacun attablés à leur fonction : le marin, la tenancière de café, le compositeur, les forains, le marchand de tableaux, le marchand d’instruments de musique, la serveuse, etc. En bref, une galerie de personnages dont le destin repose sur les rencontres. Entre tout ce beau monde gravitent les fameuses sœurs Garnier, Delphine et Solange, à la recherche des hommes de leur vie. Elles sont modernes et élégantes, héritières des princesses d’un autre temps, sans être exemptes d’un certain caractère. En cela, on n’est guère étonné de l’attrait qu’ont les petites filles vis-à-vis du film, même quarante ans après sa sortie.

 

 

 

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Etonnamment, on pourrait comparer Les Demoiselles de Rochefort aux films de Walt Disney. Les personnages de dessins animés ne vieillissent pas, et curieusement Jacques Demy en est arrivé au même point avec les protagonistes de son film. Cela, il le doit sans aucun doute à sa façon toute particulière de diriger sa petite famille d’acteurs. Si Danielle Darrieux, Michel Piccoli ou Jacques Perrin en ont très largement bénéficiés, c’est bien évidemment le jeu des deux sœurs Dorléac qui l’illustre au mieux. On peut difficilement parler de « personnalités » quant aux personnages interprétés par Catherine Deneuve et sa sœur Françoise. La tendance Demy est à l’ « anti-psychologie ». Les deux sœurs s’en tiennent à des caractères plus ou moins bien trempés et à des plastiques parfaites et colorées. Il n’en faut pas plus à des personnages de conte pour atteindre l’immortalité. A cela s’accorde toute une logique du cadre et du montage à coups de plans séquences ingénieusement orchestrés et de regards caméras en champ/contrechamp qui en disent long sur la volonté antiréaliste de Demy. Autant dire que les chorégraphies à l’eau de rose de Norman Maen n’en sortent que plus majestueuses après application de ce code filmique. Il en va de même pour la langue, les dialogues chantés et parlés relevant plus de la poésie que du langage courant (le point culminant est atteint lors d’un dîner où tout le monde parle en rimes). Loin d’être désorienté, le spectateur est guidé par le langage filmique audacieux et influent de Jacques Demy. Une réussite en soi.

 

 

 

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Enfin, je mettrai un point d’honneur final à cet article en mettant à plat le thème majeur des Demoiselles de Rochefort qui n’est autre que l’amour, pur et simple. Un amour idéaliste, généralisé, beau et complet. Un amour qui touche les enfants comme les adultes. Un amour qui peut être perçu dans le platonisme pur comme dans la sexualité la plus épanouie. Un amour si parfait qu’il n’existe qu’au cinéma. Si dans Les Parapluies de Cherbourg, Demy le laissait s’échapper dans le désespoir, ici il le fait aboutir dans la joie. Le diptyque est exemplaire et le film parfait, tant et si bien que Demy touche à l’essence même du bonheur. Une prouesse rare, en cinéma comme ailleurs et qui fait des Demoiselles de Rochefort l’un des plus beaux films au monde.