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Nul besoin d’insister sur le fait que la Shoah est certainement l’un des thèmes les plus difficiles et délicats à traiter, en cinéma comme ailleurs. Pour autant, le devoir de mémoire est tel que quarante, cinquante, soixante ans après, les artistes ont encore besoin d’en parler. Alain Resnais fut le premier, et peut-être le plus efficace, a avoir su retranscrire l’horreur des évènements avec son Nuit et brouillard (1955). Parmi les plus connus ensuite, citons le documentaire Shoah de Claude Lanzmann (1985) ainsi que les deux succès majeurs des années 90 que furent le blockbuster signé Spielberg La Liste de Schindler (1993) et la fable de Roberto Benigni La Vie est belle (1997). Polanski propose sa vision des choses peu de temps après, « trop » peu aurait-on dit si le film avait été moins réussi. L’auteur de Rosemary’s baby adapte ici le roman autobiographique de Wladyslaw Szpilman, soit l’histoire d’un pianiste renommé qui échappe à la déportation mais se retrouve parqué dans le ghetto de Varsovie.

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Etant lui-même un survivant du même ghetto, Roman Polanski sait très bien de quoi il parle. Bien que film à très gros budget tourné en anglais, Le Pianiste dispose ainsi d’un véritable investissement d’auteur. Polanski esquive élégamment la cérémonie larmoyante qu’impose un tel sujet (et qui aurait été par ailleurs assez malvenue) afin de se concentrer plus minutieusement sur l’humain, sa condition, son âme. Pour ce faire, l’auteur s’agrippe sans relâche à son personnage principal. La caméra retranscrit tous ses affects dans une logique de focalisation interne. Chaque rayon de lumière et chaque indice sonore trouve de intérêt, bribes franches de la perception du héros interprété par un Adrian Brody fièrement engagé. Le récit commence in medias res et révèle Szpilman comme fondu dans le décor. La Pologne est en guerre mais lui, persuadé que tout n’est que question de temps, vit les évènements en somnambule, à peine étonné de l’ampleur des évènements. Le pianiste semble résigné face à la misère qui l’entoure là où le spectateur s’indigne. Polanski ne nous épargne rien : un homme arrache la gamelle des mains d’une femme et mange tel un chien la nourriture tombée à terre, un enfant meurt dans les bras de Szpilman en essayant de franchir le mur du ghetto, des officiers allemands obligent des travailleurs à danser sur un air joyeux alors qu’ils périssent dans la misère. Pauvreté, indignation, déshumanisation. Les idées de Polanski s’incrustent violemment dans les mémoires et font de son film un témoignage historique essentiel.

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A mi-chemin entre la misère d’Anne Frank et la mélancolie du Charlot vagabond auquel Brody emprunte beaucoup, le personnage de Szpilman s’avère tout à fait identifiable car il demeure avant tout un observateur. Là prennent leur importance les plans larges constamment utilisés par Polanski, subjectifs du héros dont la vision de loin n’alterne en rien la violence. L’un des exemples les plus frappants est sans conteste le vieil homme en fauteuil roulant qui, pour n’avoir pas pu se lever lorsqu’entraient les soldats allemands dans son appartement, a été jeté par la fenêtre du haut de son immeuble. Polanski use les décors à son profit, agrandissant le champ le plus possible pour rendre compte de l’avant-goût apocalyptique offert par le régime nazi. Au milieu de ces décombres gigantesques, l’humain n’a pas plus de valeur qu’un rat. Il est traqué et exterminé de manières diverses et variées : toujours en plan large, une dizaine de juifs est lâchée dans une rue et courent vers une impasse. La scène ressemble à un jeu, « Un deux trois soleil » sanglant où l’emprise est absolue sur les nuisibles à supprimer. Polanski a l’intelligence de ne pas tomber dans la psychologie facile. Les actes sont barbares et le propos violent, mais l’intention initiale s’en tient au souvenir, au devoir de mémoire ; le spectateur est impuissant, et c’est en cela qu’il enrage.

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La musique sera le moyen pour Polanski de raviver la flamme intérieure de ses personnages. « Vous m’avez tout pris. Moi, un musicien. Vous avez pris mon violon, vous avez pris mon âme » s’exclame un polonais contre tout un groupe de soldats nazis prisonniers à la fin du film. En effet, Polanski s’est attaché à meurtrir les corps tout au long de son récit à tel point qu’il en est arrivé à toucher l’âme et à la blesser. A la fin du film Szpilman a une apparence misérable. Sale, barbu, amaigri, certainement malade ainsi cloitré dans les décombres du ghetto, il est épaulé par un soldat allemand qui lui propose de jouer un air de piano. Alors, le musicien reprend le morceau de Chopin sur lequel il avait été interrompu en début de film. De ce corps flétri et pouilleux s’extirpe une mélodie gracieuse, la musique témoigne de l’existence d’une âme, celle de ce pianiste qu’on croyait mort à l’intérieur. Alors que le vert de l’herbe fraîche revient dans le cadre au même titre que les arbres en fleurs pour signifier la renaissance de l’humanité, deux mains sur un clavier viennent accompagner le générique de fin. Le film ne fut rien d’autre que l’histoire d’une césure. Comme quoi certains silences ont leur importance et ne peuvent être ignorés. L’œuvre est importante, l’auteur est imposant et le résultat valait au moins une palme d’or.