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J’ai une faiblesse toute particulière pour les films de Blake Edwards. Peut-être parce qu’il fut l’un des seuls de sa génération à tant piocher son inspiration dans les films muets, favorisant ainsi la perduration du burlesque à Hollywood (on pense essentiellement à La Party, chef d’œuvre en la matière). Le bonhomme s’est essayé à tous les genres : biopics, films d’espionnage, drames, etc. et c’est sans surprise qu’il en vient à la comédie musicale, lui permettant ainsi d’exploiter les talents vocaux de celle qui fut sa muse, la délicieuse Julie Andrews. Victor/Victoria se déroule en 1934 dans le monde des cabarets parisiens. Victoria est une chanteuse talentueuse mais sans emploi. Elle vit dans un hôtel misérable et souffre de la faim. Lors d’une audition ratée, elle fait la connaissance de Toddy, un homosexuel vieillissant qui se produit en cabaret. Le soir même, ce dernier déclenche une bagarre sur son lieu de travail et se voit congédier. Après les évènements, il recroise Victoria à qui il offre l’hospitalité ainsi qu’une idée de génie : il propose à la jeune femme de se déguiser en homme et de se faire passer pour un travesti. Après considération, Victoria suit ses conseils et se crée une nouvelle identité : elle devient Victor, comte polonais renié par sa famille pour avoir voulu devenir artiste et être homosexuel. Très vite, elle devient la coqueluche du « Tout Paris »…

 

 

 

 

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Victor/Victoria est certainement moins considéré que des films tels que Diamants sur canapé ou La Party du même Edwards, et pourtant à mon sens, il les surpasse ! Avant tout, le film est une comédie musicale brillante, un peu dans la même veine que Cabaret (Bob Fosse, 1972) quoique plus directement inspiré des musicals de l’âge d’or. Certes, nous sommes en 1982 et faire chanter les protagonistes au milieu d’une rue n’est plus à la mode. En conséquence, les personnages d’Edwards se produisent sur scène. Il n’empêche que Julie Andrews n’est rien de moins que l’équivalent féminin d’un Gene Kelly ; chacune de ses apparitions, toujours mises en valeur qu’il en soit par le regard amoureux de son époux ou par les chorégraphies de Paddy Stone, provoque des torrents de frissons. L’actrice accomplit ici des prouesses. Edwards la glorifie, exploitant le potentiel de son charme féminin lors des premières minutes alors qu’elle dispose encore de ses cheveux longs. Toute la difficulté demeure dans le maintien de ce même charme alors qu’elle se travestit et devient Victor, une femme qui prétend être un homme qui prétend être une femme. Ajoutons à cela que la voix à quatre octaves de Miss Andrews est toujours aussi délicieuse. Bref, un tel amas d’exploits méritait au moins un golden globe !

 

 

 

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Mais Edwards ne se contente pas du simple « exercice chanté ». Les qualités de son script et de ses interprètes lui permettent de dresser un constat de mœurs. Evidemment, il aurait été difficile de traiter aussi facilement d’homosexualité au temps de Chantons sous la pluie. La période est désormais révolue et Edwards ne s’en prive plus. Dans Victor/Victoria, tous les personnages ou presque disposent d’une ambigüité sexuelle. Hétérosexualité, bisexualité, homosexualité : tout est au programme ! Edwards joue évidemment sur l’aspect comique des évènements sans insister lourdement sur l’homophobie pourtant présente en 1934, temps de la fiction. On retiendra notamment la scène où King Marchan, important propriétaire de night-clubs à Chicago et trafiquant d’alcool notoire, tombe sous le charme de Victoria alors qu’elle se produit sur scène avant de découvrir qu’il s’agit d’un homme. La trame y gagne un nouvel élan : King fera tout pour prouver que son instinct ne l’a pas trompé et que Victor est bel et bien une femme. Edwards s’amuse de ces rebondissements ; son sujet est d’ailleurs moins l’identité sexuelle que le jeu des apparences. En effet, tous ses personnages sont masqués et prétendent être ce qu’ils ne sont pas. La vie est un carnaval et le jeu préféré des hommes est de faire tomber les masques. Le propos d’Edwards va bien plus loin que la (trop) légère morale du « be yourself » que se serait contenter de développer un metteur en scène lambda. L’histoire de Victor/Victoria est exploitée de manière à ce que rien ne soit laissé pour compte, l’occasion de dresser un plaidoyer en faveur des femmes, contraintes de baisser les armes dans ce monde de 1934, encore exclusivement réservé aux hommes.

 

 

 

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Il va de soi que l’excentricité d’un tel sujet a également stimulé les neurones burlesques de Blake Edwards. Son sujet est apte à la rigolade, en témoigne son final, certes touchant, mais surtout complètement farfelu. L’humour intervient autant dans les dialogues que dans les situations cocasses, toujours brillamment mises en scène, conformément aux inspirations du cinéaste vis-à-vis du cinéma muet. Robert Preston, qui incarne Toddy, est particulièrement tordant dans son rôle de folle, surplombant les prestations opérées dans La Cage aux folles, avec en bonus de la classe et du respect. A noter la présence non essentielle et pourtant tordante d’un détective privé presque muet dont chaque apparition provoque des rires francs. Qu’il se coince les doigts dans une armoire ou tombe d’un tabouret, preuve est faite que le personnage burlesque fonctionne toujours ! Il en va ainsi de Victor/Victoria, soit la récupération de procédés classiques en cinéma et efficaces pour toutes générations. Constat de mœurs, comédie musicale, film burlesque… en soi des ingrédients suffisants pour générer un chef d’œuvre. C’est beau, drôle, chantant, plaisant, intelligent… franchement, que demander de plus ?