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Lettre d’une inconnue, deuxième film américain de Max Ophüls, est la preuve même qu’Hollywood a su prendre sous son aile de grands cinéastes étrangers sans aliéner leur style pour autant. On ne verra d’ailleurs que très peu de différences entre l’atmosphère qui s’anime dans Lettre d’une inconnue et celle de La Ronde, réalisé deux ans plus tard dans un cadre européen et donc très peu similaire. Il faut préciser qu’Ophüls a toujours eu du mal à revendiquer une quelconque nationalité, ainsi divisé sur toute sa carrière entre l’Allemagne, les Etats-Unis et la France. Malgré cela, allez savoir pourquoi, on aime dire d’Ophüls qu’il est viennois. Peut-être pour cette tendance permanente qu’il a à rendre ses histoires extrêmement précieuses, toujours animé par de forts penchants baroques. Il en va ainsi. Lettre d’une inconnue se déroulant à Vienne, on peine à penser qu’il eut pu être réalisé par quelqu’un d’autre. Le film s’ouvre sur un dandy qui rentre chez lui en pleine nuit. On comprend qu’il est supposé se rendre à un duel à l’aube, mais lâche par nature, il a d’ores et déjà prévu de déserter. C’est alors qu’il reçoit une lettre d’une inconnue, qui lui révèle que depuis son adolescence, elle n’eut d’yeux que pour lui et que malgré son indifférence, elle n’a cessé de lui être dévouée.

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Ce film – adapté d’une nouvelle de Stefan Zweig - offre une vision de l’amour tout à fait singulière. En « singulière » on entend masochiste puisqu’elle est à sens unique, sans partage, subie par une femme ayant passé sa vie à idéaliser un beau salaud. Néanmoins, Ophüls se garde de condamner cette histoire d’amour et, se plaçant généralement du point de vue de son héroïne, ira même sans vergogne jusqu’à la magnifier. Joan Fontaine, adorable de bout en bout, vit une idylle qu’elle croit sans ombre, sacrifiant sa vie à ce coup de foudre qu’elle eut au beau milieu d’un après-midi alors qu’elle était adolescente. Les idées de mise en scène se bousculent lors des multiples scènes de rencontres, qu’il en soit de la première dans la cour de l’immeuble comme de la dernière sur La Flûte enchantée de Mozart. Le romantisme atteint son point culminant lors de la seule et unique nuit que les deux amants passèrent ensemble, déambulant de fête foraine en soirée dansante, faisant défiler leur vie en accéléré, à l’image de cette roulotte dans laquelle les décors en papier qui défilent en fond, invitent à croire qu’ils font le tour du monde. Mais si Ophüls comble son héroïne de bonheur, c’est aussi pour souligner ses souffrances. Joli leitmotiv d’un train qui part et repart, emportant toujours au loin ce qui compte le plus pour elle. Et quel moment plus inconfortable que cette dernière entrevue où malgré les efforts de la jeune femme, le dandy ne reconnaît pas celle qu’il a déjà séduit par trois fois. La jeune fille devenue femme lève enfin le voile, découvre la réalité et sombre.

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Lettre d’une inconnue n’est pas une fable. Ophüls, dans une approche on ne peut plus personnelle, construit son film sur le délire amoureux d’une adolescente. Dans ce monde, un bonheur de quelques secondes est apte à effacer des années de misère. Une femme voue sa vie à un homme. En cela, rien de laid. La révélation de l’erreur, en revanche, est bien plus dure à supporter. Certes, le personnage interprété par Louis Jourdan est un salaud, mais la haine qui se porte sur lui n’intervient que lors du grand final, lorsque la femme, après tant de sacrifice, finit par être blessée par tant de paroles. Ces mots qui reviennent, toujours les mêmes malgré les années, toujours aptes à manipuler n’importe qui. Chez Ophüls pourtant, la beauté ne passe pas par les mots, il suffit d’observer l’enchaînement de ces plans, rarement immobiles, toujours élégants. Le personnage de Louis Jourdan n’y a pas sa place. Il est une erreur, et sort finalement du film lorsqu’il en prend conscience. Car dans le monde enchanté de Max Ophüls, il n’est pas de place pour les indifférents. C'est comme ça.