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L’an dernier, la Cinémathèque française eut la bonne idée de remettre Preston Sturges au goût du jour en proposant une rétrospective intégrale de son œuvre. Bel exemple d’un cinéaste hollywoodien dont la postérité a jusque là été mal assurée. Pourtant, l’homme disposait de véritables dons, aimant à multiplier les casquettes, sur tous les fronts du scénario à la production, sans oublier évidemment la mise en scène. Les Voyages de Sullivan est un film idéal pour quiconque souhaite en savoir plus sur l’auteur en question. Sturges y parle cinéma. Or, on sait à quel point les cinéastes aiment parler de leur passion, beaucoup d’autres y ont d’ailleurs trouvé prétexte à en faire des films (La Nuit Américaine pour Truffaut, Sunset Boulevard pour Wilder, Une étoile est née pour Cukor, etc.). Or, voici que se présente l’occasion pour Sturges de faire l’éloge de son genre de prédilection : la comédie. John L. Sullivan (Joel McCrea) sera ainsi son homologue fictif. Réalisateur de comédies, notre héros est las d’étaler des frivolités sur grand écran et envisage de mettre en scène un drame social bien encré dans la réalité. Ses producteurs cherchent à l’en dissuader en lui faisant comprendre qu’il n’a jamais connu la misère et ne serait donc pas apte à la retranscrire sur grand écran. Qu’il en soit ainsi, Sullivan partira sur les routes en haillons et sans un sou en poche dans le but de connaître l’indigence. C'est alors qu'il croise une jeune fille (Veronica Lake), actrice désillusionnée qui l'accompagnera dans sa quête...

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Sturges aime marier les types, ce pourquoi on aura du mal à classer Les Voyages de Sullivan dans un genre bien distinct. Son rythme très énergique et ses dialogues percutants invitent de prime abord à le ranger parmi les comédies les plus pimpantes de l’âge d’or hollywoodien. On y pratique aussi bien les situations cocasses (exploités surtout dans la première partie lorsque Sullivan est engagé comme jardinier et se trouve courtisé par une femme de chambre exubérante) que les allers-retours rhétoriques homme-femme, sans oublier les gags par le montage, plutôt rares à l’époque mais présents ici dès les premières minutes puisque Sturges nous plonge dans un autre film avant de commencer véritablement le sien. Puis, conformément à toute comédie, vient s’insérer la fameuse histoire d’amour. Or, romance et voyage ainsi réunis, on aurait tendance à vouloir classer Les Voyages de Sullivan auprès de New-York – Miami dans la catégorie bien typée des screwball comedies, ce qu’il n’est pas. Si Sturges est bel et bien un héritier direct de Frank Capra, il n'est pas moins conscient que le genre a évolué et préfèrera incliner son histoire d’amour vers le méodrame. Ainsi, Sullivan est déjà marié, ce qui complique légèrement la situation. Le scénario, écrit par Sturges lui-même, ne suit peu ou prou aucun code, ce qui rend la classification du film encore plus difficile. Et pour cause, la quête de Sullivan est loin d’être linéaire dans le sens où il se voit systématiquement ramené à Hollywood ; ses voyages sont de perpétuels allers-retours, le héros étant obligé de faire marche arrière à chaque nouvelle péripétie, qu’il en soit d’une course poursuite qui se termine en accident ou de la rencontre d’une belle blonde qui aboutit inévitablement à un coup de foudre. Rajoutons que la dernière partie du film tiendra bien plus du drame que de la comédie. Sur ce, ne nous reste plus qu’à l’admettre : le Preston a bel et bien décidé de jouer en marge du système.

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Les Voyages de Sullivan n’est pas un film sur le cinéma mais un film sur la comédie. Or, pour rendre compte de la puissance du rire, Sturges se trouve obligé de passer par les larmes. L’intention première de son personnage principal est de réaliser un drame, ce pourquoi il souhaite connaître le malheur dans le but de pouvoir offrir un gage de sincérité. Mais pour un homme tel que lui, « la pauvreté est un luxe de riche » comme lui rétorquera à juste titre son majordome. Sturges est fin stratège : l’utilisation d’un tel caractère, finalement naïf dans sa conception de la misère, lui permet de dresser un constat social et d’illustrer le fossé qui sépare les riches des pauvres, parallèlement à celui qui sépare le cinéaste de son public ou plus exactement l’auteur du spectateur lambda. Nous sommes en 1941 et les temps sont durs : l’Europe est en guerre et les Etats-Unis ne tarderont pas à s’impliquer. Sturges ne fait rien de moins qu’un constat : en de telles circonstances, le spectateur n’a aucunement envie d’aller au cinéma pour pleurer. Bien au contraire, il y va pour rire. Certes, l’étude de Sturges sera sociale et se penchera essentiellement sur les bas-fonds des Etats-Unis. Le rire devient alors un remède au malheur, un soutien aux opprimés. Lorsque contre son gré, Sullivan fera les frais d’une condamnation aux travaux forcés, il touchera du doigt la misère. Deux scènes de projection en salle de cinéma doivent alors être mises en parallèle : la première au début du film, comique car insistante sur les bruits que produisent les spectateurs en salle, dérangeants ainsi Sullivan qui manque cruellement de confort ; et la deuxième à la fin où après avoir vécu une semaine éprouvante au bagne, on daigne amener le héros et les autres prisonniers dans une église où est projeté un cartoon. Devant Mickey et Pluto, les rirent fusent à tout va. Après un premier moment d’indifférence, Sullivan finit par se prendre au jeu et sourit à son tour. Désormais, il prendra son audience en considération. Le film n’est rien de moins qu’une confession de foi d’un auteur vers son public. Au bagne, jamais les prisonniers ne sont montrés du doigt ; au contraire, Sturges n’hésite pas à souligner leur bonté tout en maintenant une crédibilité morale (tout voleur doit être puni). Par ailleurs, il saute sur l’occasion pour montrer tout le bien qu’il pense de la communauté noire, particulièrement compatissante envers les opprimés. La scène du « Go down moses » est en cela très démonstrative.

Dédiés à « tous ceux qui nous ont fait rire […] pour avoir allégé notre fardeau », Les Voyages de Sullivan témoigne certes d’un amour du cinéma, mais aussi du spectateur. Une attention à considérer et qui rend le film autrement plus unique.