06 novembre 2009

Le Ruban blanc (Michael Haneke, 2009)

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Six mois après son triomphe au festival de Cannes, je suis retourné en salle voir le dernier opus de Michael Haneke dorénavant auréolé d'une palme d'or. Je persiste et signe, Le Ruban blanc est un chef d'œuvre, et à ce jour le film le plus abouti de son auteur. Il faut dire que notre réalisateur autrichien préféré a su nous concocter une histoire des plus intrigantes. Retour en 1913, dans un petit village protestant d'Allemagne du nord où de curieux actes de vandalisme sont perpétrés. Les motifs des coupables restent troubles et leur discrétion si parfaite que leur identité semble vouer au secret éternel. Haneke ose alors pointer son doigt sur l'impensable : et si les vandales n'étaient autres que les enfants du village ?

le-ruban-blanc-das-weise-band-21-10-2009-103-gLe cinéaste aime à laisser planer un sentiment de doute sur la résolution finale de la pseudo-enquête policière qui anime Le Ruban blanc. Il y a pourtant matière à se réjouir car contrairement à beaucoup de ses autres films (comme La Pianiste par exemple), la clé de l'énigme nous est offerte (chouette alors) par un personnage : en l'occurrence, le maître d'école. Pas de doute, ce sont bien les gamins qui ont fait le coup ! Tous soumis à une éducation protestante plus que rigide, ils s'improvisent tout au long du film acteurs d'une rébellion silencieuse et insoupçonnée. Sans prendre leur parti, Haneke retranscrit par le biais de sa caméra statique l'atmosphère on-ne-peut plus austère dans laquelle ils grandissent. On sent d'ailleurs le cinéaste très à l'aise dans cet univers si apte à accueillir ses thèmes de prédilection, soit le mal et la violence en général (le paroxysme avait été atteint en 1997 avec Funny Games). Ici, le noir et blanc est aussi beau qu'effrayant et le retour de la langue allemande (après plusieurs films réalisés en français) s'applique à conférer à l'ensemble une sonorité des plus rêches. Tout, des costumes aux décors, en passant par les dialogues et les accessoires, est tiré aux quatre épingles. Aucun défaut technique ne vient perturber ce monde qui se veut parfait en tous points. Et pourtant !

Ce n'est pas la violence physique qui focalise l'attention d'Haneke. Bien que présente, elle est quasiment toujours traitée en hors-champ (par ailleurs l'une des spécialités de mise en scène du cinéaste). Non, c'est bien de violence morale dont il est question, à l'image du fils du pasteur ligoté dans son lit pour éviter toute tentative de masturbation. Pires encore sont les scènes d'humiliation auxquelles est par exemple soumise la fille du même pasteur en plein cours de catéchisme devant ses camarades (son esprit ne le supportant plus, elle finira par perdre connaissance). L'époque n'est pas anodine. Nous sommes à l'aube de la première guerre mondiale, les enfants d'aujourd'hui seront les nazis de demain. Je ne pense pas qu'il soit de l'intention d'Haneke de pointer du doigt les causes afin que nous en déduisions naïvement les conséquences. Si le film cherche à dévoiler les racines d'une idéologie qui n'aurait jamais eu lieu d'être, c'est justement pour dénoncer le concept même d'"idéologie" dans sa généralité et non pointer du doigt l'Allemagne tout particulièrement.

le-ruban-blanc-das-weise-band-21-10-2009-102-gOn notera qu'Haneke s'attarde à définir nombre de personnages au sein même du village. Tous sont importants et se trouvent affublés de responsabilités conséquentes, qu'il en soit du médecin comme de la baronne, du régisseur comme de la sage-femme. Tous, les adultes comme les enfants, malgré les peines qui incombent à chacun d'entre eux, n'attirent jamais la sympathie. Haneke les entoure d'une aura glaciale, démontrant par A+B comment les plus jeunes en arrivent à souiller le ruban blanc, symbole de leur innocence, lui préférant la hache qui incombe aux bourreaux. Si le choix des victimes pourrait parfois se justifier (le piège tendu au  médecin), la plupart du temps il relève de critère de "différence" : de classe en ce qui concerne le fils du baron, d'intellect pour l'enfant handicapé (Troisième Reich, quand tu nous tiens...) Quant aux adultes, ils s'obstinent à fermer les yeux, incapables de croire leur progéniture capables de tels méfaits.

Les détracteurs d'Haneke qualifient le film de "professoral". À mes yeux Le Ruban blanc est tout le contraire : il s'intéresse à une genèse sans s'attarder à donner une explication incontestable à des évènements historiques (c'est d'ailleurs vraiment sous-estimer Haneke que de le croire capable d'une détermination aussi absurde). Le film trouve son intérêt dans les thèmes qu'il aborde en filigrane, à l'image de cette scène formidable où un petit garçon en vient à questionner sa sœur sur la mort jusqu'à lui faire avouer que leur mère n'est pas partie "en voyage". Nous sommes bel et bien face à un film important, du très grand art. Encore faudra-t-il, ne serait-ce que pour le constater, avoir le courage d'accepter le point de vue du cinéaste Haneke, qui jamais ne cessera de voir autre chose en l'homme que la source même du mal.

Posté par twain81 à 11:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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