La Lanterne

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24 août 2008

Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête (Tim Burton, 1999)

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Il est de bon ton ces temps-ci de reléguer quelque peu Tim Burton au placard pour cause de « surestimation ». Je n’en crois rien. Bien au contraire, il est peut-être le seul cinéaste à connaître une carrière extrêmement populaire alors qu’il ne fait rien de plus, à chaque film, que de nous livrer un peu plus de sa personne. Burton est bel et bien de ceux qui prouvent que le cinéma est un art personnel. Voyez L’étrange Noël de Monsieur Jack, Edward aux mains d’argent ou encore le tout récent Sweeney Todd. A chaque nouvelle œuvre, Burton fouille un peu plus ses cauchemars, exploite ses traumatismes et modèle ses héros à son image. L’œuvre toute entière est une mine d’or pour le psychanalyste qui se risquera à percer le mystère de ce grand enfant aux goûts macabres. Et Sleepy Hollow sera peut-être celui qui soulèvera le plus d’interrogations. Burton met en scène une légende funèbre, côtoyant le fantastique du cinéma qu’il vénère depuis toujours, celui de Tod Browning et de Terence Fisher qui mettait en scène les Bela Lugosi, Vincent Price et autres Christopher Lee (ce dernier figure d’ailleurs au casting). Un retour aux sources qui le confrontera à son enfance, l’occasion rêvée de faire sa propre psychanalyse…

Ichabod Crane officie dans les tribunaux de New York où il cherche à revendiquer la nécessité d’une médecine légiste. Las de ses idées, la cour d’appel l’envoi régler une affaire à Sleepy Hollow, un village érigé par des fermiers hollandais près de l’Hudson. Un mystérieux meurtrier y a pris la facheuse habitude de trancher des têtes. Arrivé sur les lieux, on apprend à l’inspecteur Crane que l’assassin en question est un cavalier sans tête revenu d’entre les morts. Peu sensible aux croyances de ce genre, Ichabod s’acharne à poursuivre son enquête…

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Il faut reconnaître avant tout l’efficacité du film dont le scénario fut adapté très librement de l’œuvre de Washington Irving. L’enquête policière qui y est menée fascine de bout en bout, brillamment échafaudée au cœur d’une atmosphère on ne peut plus fantastique où sorcières et démons affluent de tous côtés. Burton y adopte une mise en scène baroque dont l’énergie se marie comme jamais à la partition et aux arrangements de Danny Elfman. L’utilisation du son a une place prépondérante dans Sleepy Hollow, l’emploi de percussions et les diverses apparitions de voix blanches appuyant comme il se doit l’atmosphère spectrale qui habite les lieux. On soulignera d’ailleurs le travail fait sur les décors, conformes à la vision du cauchemar burtonien que l’on avait déjà pu toucher du doigt avec L’étrange Noël de Monsieur Jack. Coup de chapeau au concepteur de l’arbre des morts dont la simple apparition suffit à provoquer des frissons. La couleur du ciel et le gothisme ambiant rappellent quant à eux les références chères au cinéaste qui remontent au cinéma d’horreur des années 30. A noter également le choix très judicieux du casting. Johnny Depp est parfait comme à son habitude, mais Christina Ricci l’est tout autant. On pourrait d’ailleurs se demander pourquoi on ne l’a pas encore revue tourner sous la direction du cinéaste tant jamais une actrice n’aura aussi bien collée à son univers. A cela se rajoute une galerie d’aliénés grandiloquents parmi lesquels brillent tout particulièrement Michael Gambon et Miranda Richardson, sans oublier Christopher Walken dont l’interprétation rappelle fortement celle de Dracula par Christopher Lee (encore lui) sous la direction de Terence Fisher. La brillance de la direction d’acteurs ajoutée à la rigueur de la technique et de la mise en scène font de ce Sleepy Hollow un film d’une homogénéité inattendue, brillante reconstitution du cauchemar burtonien que seule l’animation avait rendue possible jusqu’alors.

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En plus d’être diablement efficace, le film est donc on-ne-peut-plus personnel. Pour Ichabod Crane, comme il l’avait fait pour Edward aux mains d’argent, Johnny Depp se fait le porte-parole de l’auteur, campant un personnage solitaire, talentueux et névrosé. Une nouveauté cependant par rapport au film précédemment cité : l’affaire de Sleepy Hollow permet au personnage de se replonger dans son passé (une approche propre à Burton et donc tout à fait absente de l’œuvre d’Irving). Les indices soulevés pendant l’enquête relevant de la sorcellerie, Ichabod fait le lien avec les pratiques opérées autrefois par sa mère et la torture que lui infligea son père, un pasteur extrêmement scrict. Souvenirs apparemment enfouis que l’enquête fit remonter à la surface permettant par ailleurs la sérénité du personnage à la toute fin du film. Sleepy Hollow traite sans concession de la famille et des liens du sang. Dans la Bible qu’on prête à Ichabod on a glissé en première page l’arbre généalogique qui lie les Van Garrett aux Van Tassel (victimes du cavalier sans tête) et qui représente finalement la clé de l’énigme. Les descendances sont masquées, les mères et les pères fricotent en cachette, le sang jaillit des arbres et les têtes tombent empêchant la reconnaissance des corps : est relatée ici même une mythologie macabre tout à fait burtonienne et littéralement opposée à la religion protestante. Le cinéaste ne passe pas par quatre chemins, son message est proclamé haut et fort : il met en garde contre la malveillance que peut cacher le masque de la vertu. Plus qu’une pichenette, la religion se prend un gros coup de pied au derrière. Si Burton n’en a pas fini de revenir sur ce thème, on comprend néanmoins que Sleepy Hollow lui a certainement permis de faire face à une bonne partie de ses démons. Un fardeau allégé, voila qui explique certainement la sensation de sérénité qui habite les dernières images de son film. Le temps est alors venu de passer à des sujets plus légers…



17 février 2008

Sweeney Todd (Tim Burton, 2007)

sweeneytodd01Burton est certainement le cinéaste le plus populaire de sa génération. Artiste reconnu et passionné, il ne se complait jamais dans la routine et trouve moyen d’accumuler les défis. Sweeney Todd était de taille. Soit l’histoire de Benjamin Barker, simple père de famille et heureux barbier dont le destin tourna au macabre lorsqu’il fut condamné injustement par l’infâme juge Turpin à l'incarcération à vie. Echappé de prison, il revient à Londres pour découvrir que sa famille a été mise en pièces : une femme empoisonnée et une fille adoptée et séquestrée par Turpin. Benjamin Barker devient Sweeney Todd. Avide de vengeance, il s’associe à sa voisine cuisinière Mrs Lovett et rouvre son salon de coiffure en attendant que le juge vienne à lui. Le sang coule, l’affaire roule.

    

sweeneytodd02Le cinéaste a toujours aimé jouer à l’apprenti-chimiste, mélangeant formules et genres avec pour charge de défier toute cohérence institutionnelle. Sweeney Todd est un ce ces film-mixeurs, preuve que les années passants l’auteur n’a toujours aucune crainte à expérimenter de nouvelles recettes cinématographiques. S’il est une seule cohérence (car nécessaire), elle est visuelle. Conformément à son langage, la caméra de Burton se veut extrêmement fluide, balayant les décors avec dextérité. En revanche, l’enjeu narratif est carrément écervelé. On pioche dans le conte, le drame, la comédie, voire le jeu vidéo. Le tout laissé mijoter dans une casserole estampillée « comédie musicale ». Or le genre en question a toujours été employé à des fins joyeuses, à Hollywood comme ailleurs. Les numéros chantés de Charlie et la chocolaterie adoptaient d’ailleurs cette optique. Pour Sweeney Todd, Tim Burton ne pouvait pas prendre un contre-pied plus catégorique en axant son « musical » (à l’anglaise) sur un ton éminemment dramatique et sanglant. La joie n’a plus court ici. Le chant devient un mode d’expression apte au sarcasme (Sweeney et Mrs Lovett qui font leur marché en regardant les individus par la fenêtre), au machiavélisme (la complainte aux rasoirs My friends) voire à la simple tromperie (les chants de sirène Pretty Women ou Not while I’m around). En un sens, la seule issue de bonheur pour le spectateur est d’espérer quant à l’histoire d’amour (via l’unique morceau lyrique Johanna). Un choix aussi radical peut brusquer. Les habitués de l’auteur remarqueront que pour la première fois, Johnny Depp à qui l’on aime s’identifier, incarne un être maléfique. Ils remarqueront aussi que la partition n’est pas de Danny Elfman mais de Stephen Sondheim. Côté musique, l’accroche est affaire de goût. Côté identification, l’accroche est affaire de trippes.

   

sweeneytodd03Le film est néanmoins l’aboutissement d’un contrat dument rempli. Suffit-il encore d’accepter que Burton, dont l’œuvre porte une empreinte manichéenne, aie voulu pour cette fois prendre le parti du mal. Ses personnages sortent tout droit d’un conte, plus encore que dans Edward aux mains d’argent ou Sleepy Hollow. Chacun incarne à sa façon un mal différent : Sweeney la vengeance, Turpin l’injustice, Mrs Lovett l’égoïsme et la jalousie, etc. Pour autant, ce ne sont que des caractères et en cela, ils ne sont pas humains. Les décors et la lumière accentuent l’irréalisme ambiant qui atteint son point culminant lorsque Mrs Lovett décrit son idéal de vie en bord de mer. Mais tout espoir de bonheur est tué dans l’œuf par le réalisateur dès que l’occasion se présente. Même l’histoire d’amour entre Johanna et son marin reste en suspend. Le propos reste centré sur le mal, servi admirablement par des acteurs comme toujours hors-pair, les premiers (Depp, Bonham-Carter) comme les seconds rôles (Spall, Rickman). Ce ton tragique et sanglant aux accents britanniques ouvre une piste nouvelle dans l’itinéraire de Tim Burton. Et on la suit sans hésiter.

Posté par twain81 à 17:15 - BURTON Tim - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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