12 juillet 2008
Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)

Il y a dans Les Demoiselles de Rochefort un engouement unique. Certes le film est français, suffit-il pour s’en assurer de s’en référer au titre. Pourtant, il dégage merveilleusement l’euphorie propre aux « musicals » hollywoodiens dont Jacques Demy était tant friand. Ceci néanmoins à la différence qu’on ne peut réduire le film à un seul genre. Les comédies musicales américaines, aussi réussies soient-elles à l’image de Chantons sous la pluie ou Tous en scène, n’en sont pas moins des archétypes. Or, si Demy est moins engagé que d’autres de ses contemporains, il ne porte pas moins sur lui l’étiquette « Nouvelle vague ». A ce jour, Les Demoiselles de Rochefort est le seul film que je connaisse qui ait pu marier à la fois le cheminement ingénieux propre aux cinéastes français des années 60 et la folie bariolée et fièrement antiréaliste du classicisme hollywoodien. Les Demoiselles de Rochefort est une œuvre unique en son genre, un puits d’idées farfelues orchestrées de main de maître par un cinéaste visionnaire et encore trop souvent renié, j’ai nommé le génial Jacques Demy.

Le cinéaste rêve d’importer Hollywood en France. Il verra son rêve se réaliser à force de persévérance et grâce à de nombreux soutiens. On retiendra en particulier celui de sa productrice Mag Bogard qui lui permit de réaliser Les Parapluies de Cherbourg quelques années auparavant et qui n’a pas hésité à remettre le couvert pour cette nouvelle aventure. Néanmoins ne nous y trompons pas : si Demy est un rêveur, il n’en est pas moins un cinéaste extrêmement minutieux. Ainsi, comme on l’indiquait plus haut, Les Demoiselles de Rochefort bénéficie d’un dosage parfait entre stylisation française et humeur américaine. Nous ne sommes pas à Hollywood mais à Rochefort, une ville bel et bien existante que Jacques Demy prend plaisir à déstructurer tout en la magnifiant. Les rôles s’inversent : à la différence des films américains où les murs en cartons doivent passer pour des murs réels, ici ce sont les murs réels qui doivent donner l’illusion d’être en cartons ! On les bariole de couleurs vives : ici du jaune, et puis du rose, et là du vert, sans hésiter à dépasser sur les costumes, qu’ils soient bleus ciels, rouges ou violets. Et puis l’on marie les petites robes typiques des années yéyés aux chapeaux affriolants du grand siècle. Toujours cette science du dosage entre les genres. Un univers atypique se forme sous nos yeux, conte charmant et irréel auquel on acquiesce sans hésiter.

Cette dimension entre rêve et réalité s’applique merveilleusement au genre de la comédie musicale. Les effusions de couleurs ne trompent pas et dès le début du film, on comprend ce à quoi l’on à affaire : Demy nous invite à passer un joyeux moment en sa présence, rien de plus. En cela, aucune différence avec les films hollywoodiens du même genre. A mille lieux de l’opéra larmoyant Les Parapluies de Cherbourg qu’il avait également composé, Michel Legrand se limite ici à des thèmes qui respirent la joie et la bonne humeur, guidé plus que jamais par ses inspirations jazzy. La musique est encore une opportunité pour Jacques Demy de marier les concepts. Au cinéma, la France a pris pour habitude de se limiter à l’opérette là où l’Amérique a choisi pour marque de fabrique le show façon Broadway. Les Demoiselles n’opte ni pour la première solution, ni pour la seconde. Le jazz devient alors le compromis idéal. Les stars hollywoodiennes invitées pour l’occasion se prêtent à l'exercice avec entrain. Ainsi déboule Gene Kelly, le roi du musical Hollywoodien, charmeur d’entre les charmeurs, danseur d’entre les danseurs, héros rêvé et par conséquent parfait au coeur de cet univers enchanté. Il en est de même pour George Chakiris, élégant, superbe et fraîchement couronné de son oscar pour le récent West Side Story. La musique est de qualité, de même que les chorégraphies et les danseurs précieusement sélectionnés. Si Les Demoiselles de Rochefort n’est pas exclusivement une comédie musicale, il en reste que Jacques Demy tient avant toute autre chose à satisfaire les amateurs du genre. Et jusque là, on est loin d’être déçus.

Ainsi, le contrat est déjà rempli et pourtant Jacques Demy persévère dans l’extravagance. Nous l’avons évoqué plus haut, la comédie musicale est un genre qui encourage au rêve, le chant et la danse impliquant un antiréalisme certain au cœur de la trame. Mais les œuvres de Stanley Donen, Vincente Minnelli ou Rouben Mamoulian apparaissent relativement sages à côté de Jacques Demy qui se plait à flirter sans encombre avec l’univers du conte. Les Demoiselles de Rochefort, ce n’est rien de plus que l’histoire de deux jumelles qui attendent désespérément leur prince charmant. Un désir qui sera bien évidemment satisfait à la fin du film. Entre temps, Demy a deux heures pour manipuler le spectateur sans relâche, jetant ses personnages dans une jungle de la tentation où, contre toute apparence, le sexe est de mise sous un aspect certes latent mais néanmoins primordial (un aspect de l’œuvre de Demy qui sera traité à vif quelques années plus tard dans son adaptation de Peau d’âne). Un chassé croisé amoureux se met en place. Les personnages sont chacun attablés à leur fonction : le marin, la tenancière de café, le compositeur, les forains, le marchand de tableaux, le marchand d’instruments de musique, la serveuse, etc. En bref, une galerie de personnages dont le destin repose sur les rencontres. Entre tout ce beau monde gravitent les fameuses sœurs Garnier, Delphine et Solange, à la recherche des hommes de leur vie. Elles sont modernes et élégantes, héritières des princesses d’un autre temps, sans être exemptes d’un certain caractère. En cela, on n’est guère étonné de l’attrait qu’ont les petites filles vis-à-vis du film, même quarante ans après sa sortie.

Etonnamment, on pourrait comparer Les Demoiselles de Rochefort aux films de Walt Disney. Les personnages de dessins animés ne vieillissent pas, et curieusement Jacques Demy en est arrivé au même point avec les protagonistes de son film. Cela, il le doit sans aucun doute à sa façon toute particulière de diriger sa petite famille d’acteurs. Si Danielle Darrieux, Michel Piccoli ou Jacques Perrin en ont très largement bénéficiés, c’est bien évidemment le jeu des deux sœurs Dorléac qui l’illustre au mieux. On peut difficilement parler de « personnalités » quant aux personnages interprétés par Catherine Deneuve et sa sœur Françoise. La tendance Demy est à l’ « anti-psychologie ». Les deux sœurs s’en tiennent à des caractères plus ou moins bien trempés et à des plastiques parfaites et colorées. Il n’en faut pas plus à des personnages de conte pour atteindre l’immortalité. A cela s’accorde toute une logique du cadre et du montage à coups de plans séquences ingénieusement orchestrés et de regards caméras en champ/contrechamp qui en disent long sur la volonté antiréaliste de Demy. Autant dire que les chorégraphies à l’eau de rose de Norman Maen n’en sortent que plus majestueuses après application de ce code filmique. Il en va de même pour la langue, les dialogues chantés et parlés relevant plus de la poésie que du langage courant (le point culminant est atteint lors d’un dîner où tout le monde parle en rimes). Loin d’être désorienté, le spectateur est guidé par le langage filmique audacieux et influent de Jacques Demy. Une réussite en soi.

Enfin, je mettrai un point d’honneur final à cet article en mettant à plat le thème majeur des Demoiselles de Rochefort qui n’est autre que l’amour, pur et simple. Un amour idéaliste, généralisé, beau et complet. Un amour qui touche les enfants comme les adultes. Un amour qui peut être perçu dans le platonisme pur comme dans la sexualité la plus épanouie. Un amour si parfait qu’il n’existe qu’au cinéma. Si dans Les Parapluies de Cherbourg, Demy le laissait s’échapper dans le désespoir, ici il le fait aboutir dans la joie. Le diptyque est exemplaire et le film parfait, tant et si bien que Demy touche à l’essence même du bonheur. Une prouesse rare, en cinéma comme ailleurs et qui fait des Demoiselles de Rochefort l’un des plus beaux films au monde.
17 mai 2008
Les Parapluies de Cherbourg (Jacques Demy, 1964)
Se lancer dans un film de Jacques Demy, c’est d’ores et déjà accepter d’entrer dans son monde. Si vous, spectateur du XXIème siècle, êtes étranger à ce genre de cinéma, alors l’univers du cinéaste pourrait vous sembler mièvre et désuet de prime abord. Mais ne vous laissez pas submerger par les apparences, Demy est bien un auteur et sa filmographie l’une des plus fascinantes qui soit. Ses films forment une boucle. Chaque anecdote, chaque mot, chaque note est importante. Les Parapluies de Cherbourg est déjà le troisième chapitre de l’aventure après La Baie des anges et Lola où l’on a déjà eu l’occasion d’entendre le nom de Roland Cassard. Par ailleurs, il serait plus juste de commencer par l’un de ces deux films pour s’initier à l’univers en question et non directement à ce mythique monument qu’est Les Parapluies de Cherbourg. Bien que célèbre, il rebute généralement les spectateurs non familiers. Et pour cause, Demy part du principe que le cinéma ne doit pas être un reflet direct de la réalité mais un véritable spectacle où le quotidien n’a plus sa place.
Guy et Geneviève s’aiment d’un amour sincère. Malheureusement la guerre d’Algérie interrompt leur relation : Guy doit partir au front. Pendant son absence, la mère de Geneviève, qui voit cette relation d’un mauvais œil, encourage sa fille à fréquenter Roland Cassard, un charmant jeune homme rencontré par hasard. Mais très vite, Geneviève comprend qu’elle est enceinte…
L’histoire des Parapluies de Cherbourg est universelle. Le choix que fait Jacques Demy de s’associer à Michel Legrand pour en faire un opéra s’inscrit dans la même visée : la musique fera de son récit un mythe intemporel. Son but est simple : impliquer les spectateurs dans cette histoire banale, et leur extirper des larmes coute que coute ! L’affaire est dans le sac : le film gagne la palme cannoise, remplit les salles du monde entier et lance la carrière de Catherine Deneuve. Désormais, il fait partie des films français les plus célèbres qui soient. Avouons que le procédé n’est pas banal : voir des personnages chanter d’un bout à l’autre d’un film, on n’a jamais revu ça (excepté dans d’autres films de Jacques Demy lui-même). Bref, une expérimentation audacieuse qui a généreusement porté ses fruits.
L’univers de Demy est coloré, ses cadres travaillés et sa caméra extrêmement mobile. Le cinéaste s’écarte de plus en plus de l’esprit « nouvelle vague » qu’on pouvait encore ressentir dans Lola ou La Baie des anges. Les Parapluies de Cherbourg est un vrai drame dans une tradition presque plus théâtrale que cinématographique : aucun réalisme dans la forme. En revanche, le contexte choisi témoigne d’une peinture sociale évidente. Demy choisit comme élément perturbateur la guerre d’Algérie, un sujet délicat dans lequel très peu de cinéastes se seront lancés. Les dates sont précises et l’histoire soigneusement chapitrée (Novembre 1957 : le départ ; Janvier 1958 : l’absence ; Mars 1959 : le retour ; Décembre 1965 : le final).
Il en reste que tout ceci n’est qu’ambiance de fond. Nulle raison de s’en cacher, ce qui intéresse Demy avant tout, c’est l’histoire d’amour. Les personnages des Parapluies sont volontairement très peu creusés, s’en tenant à des sentiments modestes (quoique fougueux) et à une image sociale de rigueur. Fatalement, ces préoccupations sociales auront pourtant raison de l’intrigue amoureuse et finiront par prendre le dessus: Geneviève ne peut se satisfaire d’une image de fille-mère, elle devra se trouver un époux en l’absence de Guy. Les conventions gagnent la partie, laissant sur le bas-côté la passion qui habitait nos deux protagonistes. Bien que semblant un peu désuète de prime abord, la musique de Michel Legrand participe grandement aux émotions provoquées. « Non je ne pourrai jamais vivre sans toi » chante Geneviève. On la croit. Déchirement à chaque séparation, qu’il en soit de la première ou de la dernière. Ces Parapluies de Cherbourg, bien qu’un peu démodés, provoquent encore et toujours des émotions qui, bien que primaires, n’en sont pas moins intenses. Un film unique en son genre.
17 février 2008
La Baie des Anges (Jacques Demy, 1963)
Evénement Jeanne Moreau oblige, la Cinémathèque sort de ses cartons quelques perles inédites en DVD. Il en est ainsi de La Baie des Anges de Jacques Demy. Un film qu’on ne se lasse de revoir. L’histoire est celle de Jean Fournier, modeste et honnête employé de banque initié au jeu par l’un de ses collègues. Bien qu’encore novice en la matière, il part en vacances à Nice où il rencontre une certaine Jackie, joueuse de longue date dont il tombe immédiatement amoureux.
L’œuvre de Jacques Demy mériterait d’être mieux connue. La Baie des Anges (qui n’est pas une comédie musicale, soulignons-le) aborde le thème passionnant du jeu tout en revisitant le mythe d’Orphée et Eurydice. Une entreprise intéressante et assez bien menée à terme. Le film s’ouvre « à l’iris » sur le visage de Jeanne Moreau cheminant sur la Promenade des Anglais. S’en suit un travelling arrière long et énergique sur lequel défilent le générique et la musique étourdissante de Michel Legrand. Puis l’histoire commence, à quelques centaines de kilomètres de la côté, à Paris, aux côtés de Jean qui mène une vie droite, sage, sans surprise. En le voyant se mouvoir, on pense à ces personnages de dessin animé dont la conscience apparaît par moments sous la forme d’un petit diable et d’un petit ange qui s’opposent quant à la conduite à adopter. Jackie, qu’il entraperçoit lors de sa première visite dans un casino, fonctionne de manière tout à fait opposée. Lorsqu’on voit Jean mener sa vie au tout début du film, on aurait tendance à croire que Demy cherche à illustrer un malaise social. La suite nous emmène sur un chemin tout autre. Le coup de foudre se fera sur un coup de chance, escorté par le leitmotiv tourbillonnant de Michel Legrand. Une folle descente aux enfers se met en place. Jean a le béguin pour Jackie, le spectateur aussi. La femme fascine. Demy en fait un portrait pour le moins unique : libre, sans attache, parfois sans cœur. Jackie n’aime pas l’argent, mais c’est pourtant lui qui fait son bonheur. C’est un être malade, flottant sur la vie avec pour besoin permanent de s’amarrer continuellement à une roulette, sans quoi elle sombrerait. Nous la découvrons et l’admirons au même rythme que Jean, à qui elle se livre avec générosité et naturel. Tour à tour menteuse, parfois sincère, toujours émouvante. Demy sublime Jeanne Moreau à qui il offre, selon moi, l’un des rôles les plus beaux de sa carrière (La Baie des Anges témoigne d'ailleurs de son talent en ce qui concerne la direction d’acteur). Les dialogues sont enivrants et le débit de Jeanne Moreau met l’accent avec subtilité sur la profondeur des mots. Un portrait de femme très réussi qui confère au film une tonalité Nouvelle Vague évidente. Un esprit que Demy abandonnera dans les œuvres à venir.
Mais la femme est surtout l’incarnation du vice. Jackie est un ange noir aux cheveux blancs, une préfiguration de la mort. Elle emporte Jean sur les chemins de sa propre déchéance, une vie instable entre luxe et pauvreté : en soit le parfait opposé de ce qu’il vivait à Paris. Les lieux et la photographie du film participent de cette ambiance éphémère. Les miroirs qui enjolivent l’entrée du casino à Nice ne représentent pas moins que l’entrée des enfers, portes ouvertes sur une réalité toute autre. La fin du film qui montre Jackie repassant devant ces miroirs pour rejoindre Jean joue l’effet inverse. Orphée sort des enfers sans se retourner et sauve Eurydice qui marche derrière lui. Demy en est à son deuxième film, un univers bien à lui qu’on a déjà pu toucher du doigt avec le précédent Lola. Empreint d’une énergie inflexible, le cinéaste se forge. Si La Baie des Anges n’est pas une étape majeure, c'est néanmoins un film réussi.