11 avril 2008
La Ronde de nuit (Peter Greenaway, 2007)
Peter Greenaway est un artiste extrêmement prolifique. Insistons bien sur la qualification d’« artiste » et non strictement de « cinéaste » puisqu’il touche peu ou prou à toutes les formes d’art, qu’il en soit de la musique, du théâtre ou de la peinture. Quant au cinéma, il l’aborde tel un bocal apte au pot-pourri. C’est en usant de toute sa palette créative que Greenaway revisite à l’écran la vie de Rembrandt. Le film s’articule autour de la toile qui selon lui a provoqué la chute du peintre, La Compagnie de Frans Banning-Cocq et Willem Van Ruytenburgh rebaptisée depuis La Ronde de Nuit. La peinture comme énigme. Une époque. Un complot. Un artiste.
Amsterdam, 1654. Rembrandt est au sommet de sa gloire. La milice des mousquetaires en vient à lui commander un portrait de groupe. Malgré sa réticence face à ces soldats pompeux, il accepte pour subvenir aux besoins de son futur enfant, que son épouse et lui-même ont longtemps désiré. Mais le pressentiment de l’artiste est mauvais quant à sa toile. Il en vient à enquêter et à dénoncer l’immondice de ces soldats partisans de tout un réseau de prostitution infantile.
Tout le film a été construit autour d’une peinture qui nous est seulement (et intelligemment) dévoilée qu’aux trois quarts de l’intrigue. Greenaway est sur plusieurs fronts à la fois, avec pour ambition première de décrypter l’œuvre de Rembrandt dans un sens strictement policier. Le procédé est intéressant car inhabituel : partir d’une œuvre picturale et s’en retourner à l’intérêt de la création. Greenaway est un auteur extrêmement formel, il choisit alors de conférer à ses scènes une dimension théâtrale de la forme la plus religieuse qui soit. Malheureusement, le parti artistique entache légèrement le fil conducteur : l’intrigue dite « policière » manque cruellement de clarté. Ceci mis à part, le film est beaucoup plus convaincant en ce qui concerne la reconstitution de l’époque : une Amsterdam mystique et caravagesque renaissant de ses cendres après une guerre interminable. Exploiter la condition même du peintre au cœur de ces évènements constitue une approche tout à fait séduisante. Greenaway met à profit sa connaissance de Rembrandt, son approche toute particulière de la lumière et du Schuttersstuk (la construction du portrait collectif propre à l’artiste en question) pour les réemployer à même ses cadres. Les Pays-Bas sont revisités à travers le regard de l’artiste, Greenaway ayant pris à parti les témoignages graphiques qui sont depuis lors arrivés jusqu’à nous.
Mais le film est surtout renforcé par son approche dite « artistique » (et en cela légèrement abstraite) du peintre hollandais face à son œuvre et à sa condition. Les emprunts au théâtre et à la peinture trouvent ici tout leur sens. C’est là que se trouve la plus grande réussite de cette Ronde de Nuit. On se délecte d’y voir Rembrandt sous tous ses états : dans son art, dans sa vie de famille, dans son rapport au sexe, dans ses rêves, dans ses cauchemars. Le personnage est très solide, porté par un Martin Freemann véritablement inspiré. Le cinéaste l'entoure d’allégories plus ou moins réelles, muses fantasques se promenant sur les toits ou dans son lit, inspirant la vie, la mort, l’enfantement, l’amour. Greenaway explore les desseins de l’artiste, un « humain trop humain ». Dans l’ensemble, La Ronde de nuit est un patchwork artistique inégal mais assez captivant. Témoignage illusoire mais précis sur un peintre déchu, encore un.