18 février 2008
Blue Velvet (David Lynch, 1986)
Il est des cinéastes qui ont les propriétés du vin : ils se bonifient avec le temps. David Lynch est de ceux-là. A tel point qu’à la sortie de chacun de ses films on s’empresse de clamer au chef d’œuvre en avançant toujours le même argument : « il est allé encore plus loin ! ». La remarque entache inévitablement le passé de l’artiste. Sous-entendrait-on que ses films précédents seraient allés « moins loin » ? Si c’est le cas, il n’en est rien. Le schéma est le même pour tout grand cinéaste : chaque film trouve son intérêt dans l’œuvre intégrale. D’où mon envie de revenir sur Blue Velvet, film de 1986 qui suit les plus « académiques » (sans connotation péjorative) Elephant Man et Dune. Annoncé par Eraserhead dix ans auparavant, Lynch s’applique à édifier un univers qui lui est propre. Le film s’ouvre sur Lumberton, petite ville imaginaire qui vit de l’industrie du bois. Jeffrey Beaumont vient y rendre visite à son père alors victime d’une attaque cardiaque. Sur le chemin qui le ramène de l’hôpital, il trouve une oreille tranchée. Fasciné, il l’emmène à l’inspecteur Williams qui prendra l’affaire en main. Rongé par la curiosité et aidé par Sandy, la fille de Williams, Jeffrey va mener sa petite enquête et se retrouvera mêlé à la sombre histoire de la chanteuse Dorothy Vallens.
Certes, la trame initiale est loin d’être novatrice et aurait pu être adoptée par nombre de réalisateurs. Pourtant on comprend rapidement que Lynch est aux commandes en ce qu’il détourne admirablement les codes du polar traditionnel pour nous conduire sur une trajectoire toute autre. C’est une fois introduit dans l’appartement de la mystérieuse Dorothy Vallens que tout se bouscule. Jeffrey se retrouve enfermé dans un placard, témoin d’une scène sadomasochiste aux accents incestueux (!) Le jeune homme curieux devient voyeur malgré lui. Sa confrontation directe à Dorothy Vallens le conduira dans les profondeurs de la perversion, notamment à travers l’une des scènes de sexe les plus violentes de l’histoire du cinéma. C’est ainsi que l’ambiance paisible des banlieues décrite au tout début se trouve renversée. Lynch met tout en œuvre pour que le spectateur s’identifie à son acteur fétiche, le parfait Kyle MacLachlan. Le suivre dans la décadence devient une épreuve de taille. Le climax est alors atteint lors de sa virée en voiture avec Frank, le magnat du crime. Le malaise est de mise.
Le film est ainsi centré sur le vampirisme dont est victime Jeffrey. Tout le reste n’est plus qu’anecdote, y compris la trame policière qui n’était finalement que prétexte. Blue Velvet n’est pas un chef d’œuvre en ce sens qu’il ne va pas au bout de tout ce qu’il avance, dans le fond comme dans la forme (suspense haché, montage saccadé, final idyllique). C’est néanmoins un film passionnant pour ce qu’il met en place : Lynch signe ici un manifeste en exposant à cœur ouvert tous les codes de ses films suivants. Il fait ainsi directement référence à l’histoire du cinéma en appelant son héros Jeffrey tout en soumettant ses actions à la curiosité qui l’habite. Ici est repris le personnage de James Stewart dans Fenêtre sur Cour. Le voyeur est le spectateur de cinéma. Hitchcock n’est pas en reste puisque Lynch multiplie les fameux MacGuffin dont le maître du suspense était si friand (les actions ou objets sans conséquence qui font avancer l’intrigue). Mais ici le héros va encore plus loin : il ne peut se contenter d’être voyeur ! Jeffrey est aspiré par le vice et devient acteur des évènements. Le contrepoint est flagrant : nous avons quitté malgré nous notre monde propre et respectable pour basculer entre les griffes de Lynch et de son cinéma vicieux. La musique de Badalamenti (dont c’est la première collaboration avec le cinéaste) participe amplement de cet effet de flottement dans l’irréel, au même titre que l’interprétation des acteurs. Outre la prestation subtile de MacLachlan, notons l’opposition des deux héroïnes, à savoir Isabella Rossellini et Laura Dern (le vice et la vertu) ainsi que la démence qui frémit brillamment sous les traits de Dennis Hopper. Un film clé inévitable pour quiconque cherche à percer le mystère de l’univers Lynchéen.
17 février 2008
INLAND EMPIRE (David Lynch, 2006)
Le dernier chef-d’œuvre de David Lynch Mulholland Drive (2001) nous parlait déjà de la face cachée d’Hollywood : un univers plastiquement beau mais au fonctionnement interne particulièrement ingrat. INLAND EMPIRE aborde le même thème. Là encore le cinéaste filme les lettres majuscules si célèbres disposées sur les collines de Los Angeles. Toutefois, le processus filmique est différent. Nous sommes loin de la plastique sublime et des images glamours de Mulholland Drive. INLAND EMPIRE est une dissection macabre, une vision éminemment pessimiste sur l’état du cinéma contemporain.
Le film commence. Un faisceau de lumière vient percer l’écran pour dévoiler des lettres noires écrites en bas-relief. Des basses puissantes résonnent. Un sillon grésillant vient parcourir un 33 tours. Dès les premières images, nous plongeons dans les limes hollywoodiennes. David Lynch s’apprête à désosser le cinéma en profondeur. Le style appelle au frisson et nous comprenons à l’abstraction des images qui s’enchaînent que nous sommes bel et bien parti pour une aventure lynchéenne, un voyage qui durera près de trois heures. L’histoire, conformément au style du cinéaste, est quasiment irracontable. Nous sommes néanmoins aptes à reconnaître une actrice (Laura Dern), employée sur trois strates narratives différentes : elle est à la fois Nikki Grace, actrice hollywoodienne décrochant le premier rôle d’un film, puis endosse le rôle de Susan Blue le personnage du film dont les aventures amoureuses sont pour le moins mouvementées, et enfin se glisse dans la peau d’une femme blessée se confiant à un inconnu dans une salle lugubre. Ne nous voilons pas la face, la narration parcellée d’INLAND EMPIRE est indéchiffrable au premier visionnage. On se doute que tous ces éléments abstraits constituent une énigme et nous pourrions passer notre temps à chercher la clé : on ressent la cohérence mais on ne la trouve pas. La seule solution pour éviter la frustration est de se laisser porter par cet univers onirique et se contenter de ressentir.
Le film est une épreuve, en aucun cas Lynch n’invite le spectateur. Autant Mulholland Drive était attractif par son glamour et sa plastique irréprochable, autant INLAND EMPIRE sera sec, imperméable et habité par une recherche de l’imperfection (d’où notamment l’abandon du 35mm au profit de la DV). Tous les moyens sont bons pour dévoiler une vérité crue. Lynch joue cartes sur table dès le début en annonçant ce qui va se passer par l’intermédiaire de la voisine. Dès lors, il fait un vrai travail artisanal pour déstructurer le monde du cinéma afin de metaphoriser sa mort (notamment en le mettant en parallèle avec la télévision). Le son, le montage, le cadrage, le scénario et même la musique sont des instruments qui entre ses mains chercheront plus à étouffer le spectateur plutôt qu’à lui faire passer un moment agréable. De même les personnages sont malmenés, véritablement prisonniers de cadres très sérrés. INLAND EMPIRE est une œuvre psychanalytique d’une violence rare. En ça aussi le film constitue une épreuve : le cinéaste adopte une structure narrative semblable au rêve. En cela, Lynch se fait cinéaste de l’inconscient. Alors que Laura Dern plonge dans la déchéance (de l’agonie sur Hollywood Boulevard aux violents coups de revolver qu’elle tirera sans résultat sur l’homme qui la surveille), nous subissons l’angoisse la plus totale, comme si nous étions face à nos propres cauchemars. En cela, la dernière demi-heure du film est particulièrement éprouvante. En ressortant de la salle de cinéma, l’effusion de sentiments provoqués est si forte qu’il en résulte un certain traumatisme. Ce n’est pas un film que nous avons vu mais une aventure que nous avons vécue. Pour tout cela, loin de nous l’idée de dénaturer la graphie d’INLAND EMPIRE. La majuscule lui va si bien.