17 février 2008
Les Promesses de l'ombre (David Cronenberg, 2007)
Se modérer. Telle est l’exigence du public face à un David Cronenberg souvent prédisposé à laisser galoper ses élans artistiques. Le phénomène History of Violence invitait à penser que le cinéaste optait pour un ton plus « sage ». Son dernier film vient confirmer cette intuition en adoptant la même veine. Oui, Cronenberg se plie enfin au jeu de l’orchestration, modérant tel effet pour en privilégier un autre suivant l’avancement de son film. C’est ainsi que chaque élément des Promesses de l’ombre est tempéré afin que l’ensemble soit magistral. Pari réussi. Comme ses voisins américains (Ridley Scott, James Gray,…), notre cinéaste canadien se fond dans la tendance pour s’attaquer à un « film de gangsters ». Les Promesses de l’ombre n'en reste pas moins un film d’auteur. Cronenberg détourne le genre pour lui donner un ton légèrement onirique lui permettant de se pencher plus habilement sur ses thèmes de prédilection. L’histoire est celle d’un nourrisson dont la mère, une prostituée russe, meurt en couches. Anna, la sage-femme qui l’a mis au monde, est déterminée à retrouver la famille du nouveau-né. Elle se retrouve alors malencontreusement plongée en plein cœur des affaires de la mafia russe.
Ô combien il est étonnant de voir Londres tel qu’il nous est présenté ici. Cronenberg, contrairement à ses habitudes, jette un regard politique sur une Europe étrangement noire. Le choix du « film de gangsters » transposé sur le continent fait inévitablement son petit effet. Le venin mafieux empoisonne le sang de toute une société. L’auteur fait appel au thème de la famille, opposant tout l’entourage du parrain russe à la modeste vie d’Anna (Naomi Watts) et de ses proches. Les codes décoratifs, musicaux et lumineux qui touchent la communauté mafieuse s’inversent lorsqu'on se tourne vers le monde de la sage-femme. C’est de cette hétérogénéité que naît l’effet onirique qui donne au film son empreinte. Le scénario se charge par ailleurs de boucher les issues de secours réalistes pour convaincre du pouvoir suprême de la mafia. Dans un premier temps, les actes sont minimisés. Puis la tension va crescendo au rythme des révélations, de secret en secret. C’est ainsi que sans le savoir, Naomi Watts est confrontée dès le début à Semyon (Armin Mueller-Stahl) qui passera du statut de « gentil-papy-qui-cuisine » à celui de « parrain-sanguinaire-pas-gentil-du-tout ». Et au milieu de tous ces évènements se trouve une petite fille que l’on ne voit jamais, qui vient de naître, et dont on cherche à protéger l’avenir. Cronenberg cherche à préserver le scénario de Steve Knight de toute mièvrerie, et ce malgré les parasitages romanesques qui magnifient notamment la relation mère-enfant (essentiellement sur la fin).
Mais ne nous y trompons pas, cette relation maternelle n’est pas dénuée de tout sens. Cronenberg sort ses thèmes habituels du placard à commencer par la question d’identité : après tout, l’intention initiale de la sage-femme n’est elle pas de donner au nourrisson un nom de famille ? L’auteur souligne l’importance des liens du sang. Le personnage de Vincent Cassel est un idiot malgré lui dont l’intérêt demeure en son seul statut : être le fils du patron. C’est alors qu’intervient l’idée magistrale qui vient servir à merveille les obsessions de Cronenberg : le langage des tatouages - indices et symboles qui participent d’un mythe. Le corps est un roman et le lire permet de décrypter l’être. Idée ô combien merveilleuse lorsqu’elle est mise à profit par Cronenberg, le cinéaste même de la chair. Les tatouages deviennent des marques d’identité dont il est impossible de se défaire. Néanmoins un personnage valsera avec grâce entre tous les codes. Après History of Violence, David Cronenberg retrouve Viggo Mortensen. Les Promesses de l’ombre illustre à son tour que la collaboration entre les deux hommes aboutit à de grands moments de cinéma. Son personnage, Nikolai Luzhin, est un infiltré qui se glisse dans toutes les peaux : le chauffeur, l’homme de main, le gangster, le fils spirituel, le frère spirituel et enfin le « héros » dans le sens le plus glorieux du terme. Cronenberg en fait un individu passionnant et se plaît à le confronter aux situations les plus diverses. Pouvait-il aller plus loin que cette scène époustouflante dans le hammam où, une fois de plus, le corps est mis à rude épreuve ? Le cinéaste entoure son acteur d’un halo quasi religieux : un passeur entre le bien et le mal, la vie et la mort, la justice et l’injustice. Seul son corps extrêmement docile peut plonger dans les méandres de l’ombre, devenant ainsi la clé de ces Promesses envoutantes.
A History of Violence (David Cronenberg, 2004)
Cronenberg nous a encore surpris il y a peu avec ses fameuses Promesses de l'Ombre. Le film confirmait le nouvel angle abordé par l’auteur depuis le majestueux History of Violence (2004) qui marquait le début de sa collaboration avec l’acteur Viggo Mortensen ainsi qu’une nouvelle approche plus concrète et posée de ses thèmes de prédilection. La simplicité apparente du sujet annonce un retour aux sources. Tom Stall, sage père de famille, tient un modeste restaurant dans une ville paisible. Au cours d’un braquage, il abat les deux malfrats qui menaçaient la vie de ses employés et clients. Il est alors porté en héros et voit sa photo publiée à la une de tous les journaux. C’est alors qu’au cours de leur réadaptation à la vie normale, la famille Stall voit débarquer un certain Carl Fogarty. L’homme, un truand de Philadelphie, est persuadé de reconnaître en Tom un assassin avec qui il eut des démêlés dans le passé.
Tout est dans le titre. A History of Violence remonte le temps et dévoile la véritable nature des hommes via la face cachée du héros. Cronenberg joue donc cartes sur table et présente texto les grandes lignes qui continuent à faire la force de son cinéma. Le propos est simple et pourtant si profond. Les hommes sont habités par la violence, leur chair en est imprégnée depuis la nuit des temps. Les mythes sont d’ailleurs rappelés (Abel et Caïn en tête) afin d’amplifier la valeur universelle du sujet. La vie de Tom Stall est en cela tout à fait illustrative. Cronenberg s’applique à lui dessiner une « american way of life » parfaite : une maison bien tenue, un emploi honorable, un couple épanoui et amoureux, des enfants auxquels on a inculqués des valeurs sures, etc. Le calme avant la tempête : tant de précautions extérieures pour mieux les détruire de l’intérieur. La violence habite l’homme malgré lui. Inutile de se voiler la face, le corps parle de lui-même comme dans la première scène de braquage (magistrale) où Tom réagit activement et naturellement pour sauver sa peau et celle de ses proches. Malgré les années d’acharnement à vouloir se construire une nouvelle vie, un sang meurtrier coule dans ses veines. Le même sang qui circule de génération en génération comme en témoigneront les instincts meurtriers de Jack, le fils de Tom. Chez Cronenberg, le corps est une entité. Les personnages sont soumis à leurs instincts et pulsions. Lorsque le héros apprend la vérité à sa femme Edie (sublime Maria Bello), cela entraîne des conséquences physiques de taille, à l’image de la scène dans l’escalier où leur rapport sexuel est filmé tel un duel acharné entre deux bêtes. Violence et sexe, les plaisirs se rejoignent.
L’investissement de Viggo Mortensen participe grandement à l’impact général du film. L’acteur invite à l’identification, ce qui accentue énergiquement l’universalité du propos lorsque la vérité éclate. La scène d’introduction, sobre quoique sans-pitié, nous mettait en garde : ça va saigner, nous n’avons pas affaire à des amateurs ! Et pourtant lorsqu’elle surgit, la violence surprend toujours. A History of Violence permet à Cronenberg de révéler des talents de virtuose jusque là sous exploités. Non pas que ses oeuvres précédentes soient toutes mineures, mais ici son talent de metteur en scène est à son paroxysme tant le propos est sobre, net, précis et efficace. Le personnage qu’il suit est captivant, noir mais touchant tant il cherche en permanence à se purger d’un passé indélébile (en témoigne la toilette dans le lac). Le sang coule à l’intérieur, dissimulé sous la peau. Tout est donc question d'apparence : une règle du jeu que la famille de Tom va désormais devoir adopter. Nous avons bien affaire à une étude, un rapport quasi documentaire sur la nature humaine. Sobriété, précision. Le regard de David Cronenberg ne peut que fasciner. Un chef-d’œuvre !