aborddudarjeelinglimited01Wes Anderson est un auteur en marge du système qui est loin de faire l’unanimité. Adepte d’une grammaire cinématographique anti-conventionnelle et d’un humour particulièrement fin, le bonhomme trace discrètement son chemin de film en film. Là où Rushmore (1999) et la Famille Tenenbaum (2002) avaient agréablement surpris l’ensemble de la critique, il en était tout autre de son film suivant, La Vie Aquatique (2005) auquel on a reproché une certaine redondance et un humour qui devenait de plus en plus froid. C’est sans surprise que le dernier sorti, A bord du Darjeeling Limited, divise encore l’opinion. Anderson part pour l’Inde et y convoque sa troupe d’habitués : Owen Wilson, Jason Schwartzman, Anjelica Huston et Bill Murray auxquels se rajoute un petit nouveau, l’inattendu Adrian Brody. A noter que le film est précédé d’un court-métrage intitulé Hôtel Chevalier avec la sublime Natalie Portman. Ainsi, au cas où il serait déçu, le spectateur aura au moins eu droit à un somptueux défilé de stars…

Francis, Peter et Jack ne se sont plus croisés depuis l’enterrement de leur père. Après avoir subi un choc lors d’un accident de la route, Francis organise un voyage spirituel en Inde auquel il convie ses deux autres frères dans le but de renouer les liens qui les unissait lorsqu’ils étaient enfants. Evidemment, les imprévus sont de la partie…

aborddudarjeelinglimited02Il est très difficile d’avoir un avis mitigé sur A bord du Darjeeling Limited. Soit on adhère à la vision d’Anderson, soit on n’y adhère pas. Quoi qu’il en soit, je vous invite à faire l’effort d’entrer dans son univers (ce qui déjà est loin d’être une mince affaire). La Vie Aquatique se voulait bien plus strict et en devenait fatalement moins accessible. A l’inverse ici c’est une pagaille sans pareille, un désordre charmant qui invite à la folie douce. Bien entendu, les improbables mouvements de caméra affluent, de même que les silences interminables ou les cadres surgéométrisés (style oblige). Certains pourront trouver le style pompeux, d’autres comme moi y verront l’exercice d’un génie. A bord du Darjeeling Limited est un film savonneux : dès que vous pensez le tenir en mains, il finit par vous glisser entre les doigts et s’échappe vers d’autres contrées. L’expérience aurait de quoi être frustrante mais il n’en est rien, l’harmonie qui plane sur tout le film est envoûtante au possible.

aborddudarjeelinglimited03Mais cet envoutement est inattendu puisque qu’il ne provient en rien de l’exotisme indien dans lequel baignent les personnages. Francis, Jack et Peter sont des névrosés bien occidentaux qui à travers des péripéties souvent banales arriveront à refaire surface et se détacheront de tous leurs complexes œdipiens. Leur quête spirituelle est détournée en aventure psychanalytique (idée ô combien géniale) dans une atmosphère douce et légère, bien que traitant de sujets difficiles comme le deuil. Certes, la rigueur des cadres contraste avec un désordre d’ordre narratif, mais l’ambition du réalisateur est avant tout d’accompagner de très près ses personnages. Malgré leurs visages souvent neutres, on arrive à détecter leurs sentiments grâce à de simples mouvements de caméra. A l’évidence, on finit par se prendre d’affection pour eux. Et contre toute attente, une harmonie délicieuse émerge de ce mélange d'inégalités dans le traitement filmique. Le trio d’acteurs est exceptionnel, aux antipodes les uns des autres dans leur apparence physique comme dans leurs attitudes. Anderson les torture de l’intérieur et le tout s’en ressent à l’image (particulièrement lors du merveilleux court-métrage introductif avec Natalie Portman et Jason Schwartzman). Embelli par un humour unique et des choix musicaux tout à fait judicieux, A bord du Darjeeling Limited est un film magique. Anderson garde sa part de secrets sur ses recettes cinématographiques, et finalement c’est tant mieux. Alors embarquez au plus vite avant que les cinémas français ne relâche le Darjeeling sur ses rails et… enjoy the trip !