La Lanterne

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20 novembre 2008

L'Échange (Clint Eastwood, 2008)

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Si je n’ai pas écrit depuis un certain temps, je n’ai pas pour autant déserté les salles ni hésité à jeter un œil dans mes revues cinématographiques habituelles. Hébété, frustré, voire littéralement choqué de voir ce que ces gens de la presse, de même que ceux de la blogosphère, osent écrire sur le dernier Eastwood. « Mollasson », «  faible », voire carrément « sans inspiration » ! Que ne faut-il pas lire ou entendre ! L’Echange surprendra certes sur certains points, et notamment ce choix de revenir sur un fait divers de la fin des années 20 (reconstitution oblige) après deux drames contemporains brillamment menés (Mystic River, Million Dollar Baby) et un diptyque guerrier pour le moins audacieux (Mémoires de nos pères, Lettres d’Iwo Jima). Mais la véritable surprise est ailleurs : elle réside dans le choix de l’interprète principal. Angelina Jolie, guerrière aux formes généreuses, jette son casque et enfile un tablier. Choix audacieux, personnage ambitieux, ça sent l’oscar à plein nez. Le moindre faux pas couterait cher à la jolie Angelina. Mais ce serait mal connaître Eastwood : des faux pas, dans L’Echange, il n’y en a guère.

 

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Retour en 1928, donc, où Christine élève seule son fils Walter dans une banlieue paisible de Los Angeles. Mais voici qu’un jour, elle rentre du travail et le jeune garçon n’est pas là pour l’attendre. Prise de panique, elle cherche dans le quartier en vain avant d’appeler, en toute normalité, la police qui la prie d’ores et déjà de réitérer son appel, n’étant apte à intervenir que 24 heures après les faits. Quelques mois plus tard, on annonce enfin à Christine que son fils a été retrouvé. A la gare, elle ne reconnaît pourtant pas Walter. Suite à l’insistance des autorités qui prennent à parti son instinct maternel mis à l’épreuve de même que la soi-disant normale transformation physique du garçon, Christine se voit obligée de prendre le jeune rescapé sous son toit, pourtant convaincue qu’il n’est pas son fils. Réitérant sa demande à la police qui s’obstine à nier l’erreur, l’héroïne s’embourbe dans un cercle vicieux. Rapidement considéré comme folle par le capitaine Jones, elle est conduite à l’asile psychiatrique…

 

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Je n’ai jamais caché tout le bien que je pense de Clint Eastwood (pour vous en assurer, cliquez ici). L’Echange n’est rien de moins que la symbiose des deux facettes de l’auteur : celle dite « classique » et l’autre, moins souvent démontrée, dite « moderne ». Eastwood développe son histoire de la fin des années 20 et en profite pour réviser les codes, principalement visuels, du classicisme hollywoodien. Angelina Jolie, au rouge à lèvres flamboyant et au chapeau exagérément bombé, en est l’exemple même. Clint Eastwood affiche son actrice comme une star de l’époque. Ainsi sa coquetterie légèrement exagérée rappelle les Bette Davis, les Joan Crawford, les Ingrid Bergman d’autrefois. Et au-delà de la simple apparence ressuscite un personnage d’un autre temps n’ayant guère connu, ne serait-ce que les principes mêmes de l’Actors Studio. Angelina Jolie est la faible, le capitaine Jones est le méchant, John Malkovich est le bon pasteur obstiné, le lieutenant Ybarra est le bon flic. Les personnages se résument à cela sans tomber pour autant dans la caricature. En résultent de parfaits vecteurs d’émotion. Car voila, Eastwood est de ces seuls cinéastes qui parviennent encore à provoquer de vrais sentiments. Qualité d’autant plus précieuse qu’il s’obstine à rester classique. On tremble face à l’injustice, on se révolte des blessures corporelles, on pleure de désespoir. La caméra, souvent distante, laisse évoluer les personnages dans le cadre. La bonté humaniste d’Eastwood prend le dessus, toujours cet irrépressible besoin de protéger les faibles et en particulier les enfants qui parcourent son œuvre, d’Un monde parfait à Mystic River. L’image est belle, toujours hésitante entre le noir et le blanc. Chaque mouvement est fluide et lourd de sens, faisant souvent penser aux films américains de Douglas Sirk ou de Max Ophüls. Bref, c’est beau, c’est bien fait. Que faire sinon penser et s’obstiner : le classicisme au cinéma n’est pas mort, et n’a pas le droit de disparaître !

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Reste, comme on l’affirmait plus haut, le Eastwood moderne, brillant tout particulièrement dans le maniement de la trame. L’Echange est bien plus qu’un portrait de femme, c’est aussi un thriller, un mélodrame et un film de procès. Simplement, ces genres ne se mêlent pas mais se succèdent ; un peu à la manière de Minuit dans le jardin du bien et du mal (1997), à la différence simplement qu’ici tout s’enchaîne plus naturellement. Le scénario de J. Michael Straczynski marche par à-coups. Ainsi, lorsque son héroïne se trouve dans l’impasse, avant même de lui porter secours, Eastwood démarre son thriller, technique qui n’entachera en rien le mélo. Au bout du tunnel, plus qu’une critique acerbe sur la police à Los Angeles, on trouve un discours philosophique proche de celui de Mystic River et une parabole on-ne-peut-plus belle sur l’espoir. D’où le choix de laisser au spectateur la possibilité de croire à un destin vis-à-vis de Christine, contrairement à ce qui se passa dans la réalité. Outre son efficacité flagrante en tant que mélodrame, L’Echange doit ainsi être considéré comme un cri d’amour au cinéma et à l’espoir qu’il fait naître. Ainsi le générique défile sur fond de paysage urbain dans lequel on distingue un cinéma diffusant It happened one night, screwball comedy de Capra avec Clark Gable et Claudette Colbert qui ne peut que faire contraste avec l’ambiance du film qui alors se termine. Clint Eastwood est passé maître. On a beau analyser ses films, c’est toujours au moment de les voir et de les vivre qu’on les comprend le mieux. Le rêve pour tout cinéphile, alchimie parfaite entre art et spectacle, L’Echange est un chef d’œuvre.



16 mai 2008

Mystic river (Clint Eastwood, 2003)

mysticriver01Avec Mystic river, le grand Clint entre dans un cycle de chefs d’œuvre qui depuis n’a cessé d’aller de l’avant. Preuve que l’auteur est certainement moins classique et plus métaphysique qu’on ne le croit. Mystic river est LE film eastwoodien par excellence : son scénario sert à merveille les conceptions philosophiques (et humanistes) qui habitent le cinéaste depuis toujours. Les thèmes clés de son œuvre y sont exploités à travers les destins de trois personnages tout simplement fascinants.

Jimmy, Sean et Dave ont tous les trois grandis dans les rues de Boston. Vint alors ce jour maudit où Dave fut enlevé par de faux policiers avant de s’échapper quatre jours plus tard. Depuis, bien de l'eau a coulé sous les ponts et les trois amis ont chacun suivi un chemin différent. La mort violente de la fille de Jimmy les réunit et fait remonter des profondeurs un trauma enfoui en eux depuis longtemps.

mysticriver02Tous les thèmes chers à Eastwood sont réunis : le destin, la culpabilité et la fatalité du lynchage en tête. Le tout condensé dans un scénario extrêmement limpide, zigzaguant avec maîtrise entre les trois personnages principaux. Impossible de coller une étiquette à Mystic river tant son genre est unique. Certes, c’est avant tout un polar mené de main de maître. Mais dès lors qu’Eastwood touche aux êtres dans leurs obsessions profondes, on pourrait tout aussi bien qualifier le film de drame psychologique. Et encore, c’est sans compter sur la fin (mine de rien assez amorale) qui fait basculer le propos dans la philosophie pure et dure et donne à l’ensemble une dimension semblable à celle du conte. Cette indiscernabilité propre au film est tout simplement la preuve de l’indépendance du cinéaste Eastwood. Mystic river se suffit à lui-même, c’est un film intime, un film d’auteur.

mysticriver03Cette rivière mystique, Clint la remonte pour en trouver la source ; cette source à l’origine de tous les maux et qu’on nomme « destin ». La caméra de Tom Stern joue de magnifiques clairs-obscurs, brisant les visages en deux : d’un côté la lumière, et de l’autre l’ombre. Ces ombres, Eastwood les affectionne, tant et si bien qu’elles parcourent ses films et définissent ses héros. Dans Mystic river c’est Jimmy (Sean Penn, merveilleux), touché par le deuil et rongé par le remords. C’est Sean, policier classique américain privé de vie amoureuse et de vie de famille. Mais c’est surtout Dave, traumatisé par le passé et objet de culpabilité vis-à-vis de ses amis d’enfance alors coupables d’avoir été des témoins passifs. Les trois personnages se fondent et forment un portrait général de l’Amérique : maculée de traumas, de perversions, de secrets et de vengeances. L’homme s’y retrouve face à ses démons et s’en retourne à son histoire tout en se donnant des responsabilités qu’il croit valables mais qui souvent demeurent infondées (à l’image du sort final de Dave et de Jimmy). Eastwood ne les juge pas, préférant poser sur ces personnages miséricordieux un regard bienveillant et compatissant. Le film n’en demeure que plus majestueux.

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31 mars 2008

Un monde parfait (Clint Eastwood, 1993)

unmondeparfait01L’œuvre de Clint Eastwood est désormais dense et rayonnant, à tel point qu’on à tendance à trancher dans sa production en qualifiant certains films de « mineurs » et d’autres de « majeurs ». Enorme bêtise lorsqu’on sait que chaque élément est essentiel dans la filmographie d’un tel cinéaste. Un monde parfait en est l’exemple-type. Au Texas, en 1963, Butch et Terri s’échappent de prison. A quelques kilomètres de là, des gamins fêtent Halloween. Mais le jeune Philip est écarté de l’euphorie générale puisque, comme sa mère et ses deux sœurs, il est témoin de Jéhovah. C’est alors qu’en pleine nuit, Terri, le complice de Butch, pénètre dans la maison en question. Brutalisant la mère et son fils, il est rapidement rappelé à l’ordre par Butch qui vient calmer le jeu. Alertés par des sirènes de police, les deux bandits prennent Philip en otage et s’enfuient.

unmondeparfait02Si Un monde parfait n’est pas le plus grand film d’Eastwood, il fait tout de même œuvre de transition idéale entre les magistraux Impitoyable (1992) et Sur la route de Madison (1995). Du premier il conserve le discours universel établi sur la violence. Le début et la fin du film sont tout à fait significatifs en cela. Philip (T.J. Lowther) et Butch (Kevin Costner) sont des êtres bienveillants. Pourtant, ils seront amenés à tuer pour défendre les valeurs en lesquelles ils croient, et ce dès l’âge de huit ans. Il en fut ainsi pour Butch, il en sera de même pour Philip. La boucle sera bouclée et la violence aura le fin mot de l’histoire. Une répercussion évidente à l’époque en question, le film se déroulant en 1963, quelques mois seulement avant l’assassinat de Kennedy. Le titre est ainsi renversé : pas de monde parfait puisque la violence finit par prendre le pas sur tout le reste.

unmondeparfait03Outre ce procès profondément humaniste (Eastwood oblige), le film s’applique à peindre une relation profonde entre deux êtres : un jeune témoin de Jéhovah et un bandit évadé de prison. Le sentimentalisme, Eastwood sait le doser mieux que personne, tant et si bien qu’il ne tombe jamais dans la mièvrerie (piège ô combien redouté des amateurs du genre). Si Butch annonce la couleur en invitant Philip dans un jeu « entre potes », il est évident que le lien qui les unit est avant tout très paternel (Philip étant privé de père à la maison comme ce fut le cas pour Butch). Le cinéaste n’hésite pas à miser sur la psychologie, s’amusant à capter tel ou tel regard fourni par l’enfant en réaction à un adulte qui sait parfaitement comment acquérir sa confiance et lui éviter tout traumatisme futur malgré le rapt dont il fait les frais. Pour cette fois le cinéaste-Eastwood se met en retrait, dans la peau du flic qui malgré ses efforts pour arranger les dégâts se verra malgré tout dépassé par les évènements. Le cinéaste est donc bien présent, il regarde et constate, désabusé, il va sans dire. Son film a la force d’une balle tirée en plein cœur, le paroxysme étant atteint dans les dernières minutes, éprouvantes au possible. De toute évidence, Un monde parfait n'a donc rien d'un film "mineur". Il est désarmant, dans la même veine que le film suivant, le très beau Sur la route de Madison. A voir.

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25 mars 2008

Un frisson dans la nuit (Clint Eastwood, 1971)

unfrissondanslanuit021971, grande année pour tous les fans du maître. On n’apprendra à personne qu’Eastwood a eu largement le temps de se faire connaître avant de réaliser Un frisson dans la nuit, qui est par ailleurs son premier film en tant qu’auteur. Façonné par Leone et sa fameuse trilogie de westerns spaghetti (Pour une poignée de dollars / Et pour quelques dollars de plus / Le Bon, la brute et le truand), le personnage Eastwood déclencha la polémique en enfilant par la suite le costume maudit de l’inspecteur Harry (réal. Don Siegel). La critique américaine est assassine : le personnage du flic est perçu comme scandaleusement amoral, intrus extrémiste dans une société (faussement) pacifiste. Ainsi démarra l’épopée de Clint le maudit en terre américaine. Un Frisson dans la nuit sort en salles et le public est au rendez-vous. En revanche, l’intelligentsia est assez bête pour louper le coche. Le film ne cherche à tromper personne : Eastwood y est pleinement conscient de son image. Naissance inattendue d’un auteur controversé.

Dave Garland anime une émission de jazz à la radio. Régulièrement, une mystérieuse auditrice sollicite la diffusion de « Misty » d’Errol Garner. Une nuit, il la rencontre dans un bar : elle a pour nom Evelyn Draper. Ils passent la nuit ensemble. Le lendemain, Dave recroise son ex-petite amie Tobie Williams avec qui il connut une relation passionnée et tente de faire le point avec elle. Evelyn ressurgit à l’improviste le soir même et passe à nouveau la nuit avec sa conquête. Soucieux de recoller les morceaux avec Tobie, Dave cherche à faire comprendre à Evelyn que leur relation doit prendre fin. Mais la jeune femme ne l’entend pas de cette oreille…

unfrissondanslanuit03Ô combien la traduction française est laide et inconvenue. Le titre original du film, Play Misty for me, confirme d’ores et déjà les merveilleuses intuitions du futur maître. Cette phrase-leitmotiv renvoie au personnage d’Evelyn et à son mystère envoutant qui se métamorphose en fanatisme meurtrier. L’idée scénaristique est suffisamment dense pour que le jeune cinéaste se permette quelques petites expérimentations et autres bourdes en matière de mise en scène. En « bourdes » j’entends les stéréotypes propres à l’époque, et qui en somme pourraient être tout à fait pardonnables ; mais soulignons-les tout de même puisqu’elles entachent la véritable patte auteuriste de notre cher Clint. Il en va ainsi des décors kitsch à souhait, de la photo globalement crade, du montage grossier et de l’utilisation du zoom en abondance. Tous ces effets sont peu ou prou repris des films du mentor en titre, à savoir le réalisateur Don Siegel qui se voit d’ailleurs confier le rôle du barman. Alors ne parlons pas d’hommage mais plutôt d’influences inconscientes (l’effet se reproduira dans le deuxième film d’Eastwood, L’Homme des Hautes plaines, cette fois-ci sous inspiration Leonienne). Ces effets mis à part, on s’amuse à analyser les multiples tâtonnements qui deviendront par la suite les thèmes ou marques de prédilection de l’auteur. On pense aux envolées lyriques (le couple dans la forêt), à l’omniprésence du jazz (l’émission de radio) ou encore à cet apitoiement sur les êtres complexes (Evelyn). A l’évidence, l’auteur est en germe.

unfrissondanslanuit01Néanmoins, pour un premier film le sujet a de quoi surprendre. Eastwood étant plutôt un acteur de l’action, on aurait pu s’attendre à un film plus dynamique. Il n’en est rien, Un frisson dans la nuit est un film assez lent (aux frontières de la contemplation) et qui contre toute attente en vient à parler d’amour. Evelyn y est à la fois touchante et effrayante (et bien plus passionnante que ne l’est l’autre femme, Tobie). Le spectateur est renvoyé à la vie du citoyen Eastwood, acteur plutôt en marge du système hollywoodien mais dont la popularité reste indiscutable. Ainsi mis dans la confidence des (fausses) craintes de l’auteur, on se prend complètement au jeu ! Sans être un chef d’œuvre Un frisson dans la nuit demeure un coup d’essai tout à fait honorable et encourageant (ça va de soi)...

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17 février 2008

Lettres d'Iwo Jima (Clint Eastwood, 2006)

lettresdiwojima02On n’était pas étonnés de voir Clint Eastwood se lancer dans le film de guerre avec Mémoires de nos pères il y a de cela quelques mois. Le réalisateur (le dernier « classique » d’Hollywood dit-on) a révélé film après film son intérêt pour la condition humaine. L’approche du soldat et ses réactions face à la terreur ou la mort sont des thèmes qui s’insèrent naturellement au creux de la filmographie d’Eastwood. Après avoir décortiqué les réactions américaines lors de la bataille d’Iwo Jima dans son dernier film, il adopte à présent le point de vue japonais lors du même évènement dans Lettres d’Iwo Jima. 

lettresdiwojima01La démarche d’Eastwood est grandiose, c’est le moins que l’on puisse dire. Lettres d’Iwo Jima illustre des valeurs qui, à ma connaissance, n’ont jamais été exploitées au cinéma, attestant par la même occasion la grandeur d’esprit de l’auteur. On l’aura dit et répété : Clint Eastwood est un grand humaniste. Avec Lettres, il donne à son cinéma une valeur universelle et non strictement américaine. En cela, et contrairement à ce qu’on dit de lui à Hollywood, il ne fait pas figure de « classique ». Filmer l’ennemi à hauteur d’homme pendant plus de deux heures, beaucoup ne s’y seraient pas lancés. Eastwood le fait par amour de l’art et par amour de l’homme. Lettres d’Iwo Jima fait partie d’un diptyque dont Mémoires de nos pères était le premier volet. Après avoir visionné les deux, on remarque bien évidemment des différences caractéristiques. Toutefois, nul besoin de voir l’un pour comprendre l’autre. Là où Mémoires de nos pères adoptait une forme de narration plutôt complexe en propageant les strates narratives dans le temps et dans l’espace, Lettres d’Iwo Jima fait office de contre-pied. Si côté américain on a une impression d’élargissement, il en est tout autre côté japonais : narrativement comme visuellement, tout se rétracte. Même si l’on n’est pas fin connaisseur en histoire contemporaine, on se doute bien que les soldats japonais étaient plus nombreux que ce qu’Eastwood nous en montre. Loin de les rabaisser, il les considère. Et s’il s’appuie sur moins de caractères côté japonais c’est certainement pour pouvoir s’en approcher de plus près. C’est peut être la raison pour laquelle Lettres d’Iwo Jima se laisse beaucoup mieux regarder que Mémoires de nos pères. Clint s’approche des personnages, s’intéresse intimement à leur vie passée et à celle qu’on leur impose dans le contexte guerrier. Nul besoin d’explication brute, le réalisateur joue la carte de la simplicité : sa caméra parcourt l’île d’Iwo Jima. La compréhension découle de l’observation. Bien au-delà de l’explication stratégique guerrière, Eastwood se lance dans une étude de caractères. 

lettresdiwojima03Les japonais ont perdu la bataille, c’est un fait. Pourtant, il n’était pas seulement question d’effectifs comme on pourrait le croire. Tout part d’abord d’un sentiment de masse : les japonais savent qu’ils sont perdus d’avance. Le sentiment d’honneur qui les soude entre eux soustrait l’idée de tout échappatoire : ils serviront tous leur pays et mourront dans l’honneur. Qu’il s’agisse de Saigo le boulanger défaitiste, du général Kuribayashi autrefois allié des américains, du lieutenant Ito dévoué à l’empereur et à l’armée japonaise, de Shimizu, réformé de la police japonaise et rapatrié sur les lieux, ou encore du baron Nishi, sportif de haut niveau proche de Mary Pickford et de Douglas Fairbanks. Quelques flash-backs nous renvoient dans leur passé et nous solidarisent avec eux. Eastwood poursuit en maître son travail d’objectivité. Par l’intermédiaire de ses personnages (qui ont existé pour la plupart comme en témoignent les fameuses lettres) le cinéaste parvient à capter une humeur propre au Japon du temps de guerre. Bien que ce soit certainement involontaire, Lettres d’Iwo Jima fait souvent écho au dernier film d’Alexandre Sokurov Le Soleil (2005) où l’on nous décrivait le quotidien minutieusement programmé et extrêmement morne de l’empereur Hiro Hito durant la seconde guerre mondiale. C’est la même humeur qui plane sur Lettres conformément à la volonté de représenter la désuétude du fonctionnement militaire à cette époque. La perte et la solitude sont au cœur des deux films. Le Japon y est montré comme victime de ses coutumes, de ce sentiment d’ « honneur » qui régit les troupes. Dans une bataille comme celle d’Iwo Jima, le soldat japonais aurait tendance à se libérer de sa carapace patriotique. Cet instinct de survie qui cherche à faire surface, c’est ce qu’Eastwood immortalise, aux antipodes des valeurs japonaises qui invitent à la résignation (illustrée par un suicide collectif aussi saignant qu’inutile et terrifiant). Nous ne pouvons pas pour autant parler de « critique » face à la représentation du clan japonais. Le but est éminemment démonstratif : il s’agit de comprendre, tout simplement. Comprendre que la terreur régnait dans les rues, comprendre que les techniques militaires étaient révolues, comprendre que la tradition écrasait l’humain.

lettresdiwojima04La beauté de Lettres d’Iwo Jima réside dans une « diagonale narrative » tout à fait brillante. Eastwood lie deux des personnages dont il dresse le portrait : Saigo et le général Kuribayashi. Saigo, jeune boulanger, est le bouc-émissaire du sergent de son unité. Pour cause, il est aux antipodes de l’esprit japonais. Loin de se fondre dans la masse, il ne prendra pas comme un honneur le fait d’être appelé à combattre au front. Saigo cherche à vivre pour une seule raison : voir grandir sa fille qui n’était pas encore née lorsqu’il est parti. De l’autre côté nous avons le général Kuribayashi, grand homme aux idées militaires nouvelles qui, autrefois, était un proche de gradés américains. Ayant vécu sur le territoire de l’oncle Sam, il en a retiré des stratégies militaires propres à battre les américains sur leur propre terrain. Pourtant il est incompris, ses hommes sont dépassés par ses idées peu conformes aux stratégies japonaises d’usage. Le lien qui unit le boulanger et le général établit une diagonale humaine, un fil de vie qui malgré la perte d’espoir témoigne d’une volonté de présence. Bien que fidèle à son pays, Kuribayashi a un profond respect pour la vie humaine. Ces vies, que sont celles des soldats, il les cache au creux de galeries qu’il a fait creuser (plutôt que de les exposer aux bombardements dans des tranchées). Rebutées sous le sol, Eastwood les recouvre de noir. Le clair-obscur qu’apprécie tant le réalisateur est d’usage. Les sujets se rétractent sur eux-même au fur et à mesure que les américains envahissent leur territoire. Ils sont avalés par les ténèbres. La couleur n’est plus de bon ton, elle s'efface au profit du noir et blanc. Les valeurs humanitaires s’engouffrent dans les profondeurs. Réincarnées en lettres, elles sont enterrées sous le sable noir d’Iwo Jima avant d’être redécouvertes une soixantaine d’années plus tard. Exposées à la lumière du jour, elles témoignent d’un passé, d’engagements, d’une culture, de vies condamnées qu’aujourd’hui Eastwood immortalise sur pellicule. Une œuvre immense, un hymne à l’existence plus qu’à la vie, Lettres d’Iwo Jima est un des films de guerre les plus beaux qui soient. A ne pas manquer.

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Mémoires de nos pères (Clint Eastwood, 2006)

Nul besoin pour Eastwood de faire ses preuves. Pourtant le réalisateur, alors âgé de 76 ans, se donne encore les moyens de faire des films intelligents et novateurs. D’où l’idée d’un diptyque cinématographique : la bataille d’Iwo Jima vue par les américains puis par les japonais. Mémoires de nos pères est la première de ces deux visions. La seconde, Lettres d'Iwo Jima sortira dans nos salles début 2007.

memoiresdenosperes01Comment retomber sur ses pattes après avoir fait un chef-d’œuvre ? Outre la beauté de sa mise en scène et de ses aspects techniques, Million Dollar Baby doit en grande partie son triomphe à un scénario clair, consistant et abouti. Avec son nouveau film, le réalisateur change de sujet et adopte ce genre si « casse-gueule » qu’est le « film de guerre ». Le scénario de Paul Haggis (réalisateur de Collision et scénariste de Million Dollar) est subtil car sa forme de composition est circulaire. Au centre : une simple photo telle une pierre jetée dans l’eau propageant autour d’elle des cercles concentriques. Ces cercles, ce sont les différents espaces temporels du film : la bataille d’Iwo Jima, l’effet médiatique du retour des soldats photographiés, leur réadaptation à la vie civile et enfin le retour au présent. Intelligence d’un scénario, donc, qui néanmoins ne sera pas exempt de failles. Sur le front, la caméra d’Eastwood capte la violence sanglante qui s’abat sur les hommes. Les scènes sont longues et lourdes de sens : nous, spectateurs, sommes les témoins d’un combat devenant de plus en plus insupportable. Rarement le film de guerre n’est allé aussi loin dans le réalisme.

memoiresdenosperes02Mais si Eastwood insiste tant sur cette première partie, c’est pour nous préparer à ce qui va suivre. A l’arrière sur le continent, plane le doute et la peur. La photo de Joe Rosenthal représentant six marines hissant le drapeau américain sur le mont Iwo Jima sera un leurre. C’est pourtant autour d’elle que tourne le film. Les survivants présents sur la photo sont ramenés sur le continent où leur image « victorieuse » sera utilisée comme propagande par le gouvernement Roosevelt afin d’encourager « l’espoir en la nation ». « Tout va bien !» nous dit-on en caressant la tête des petits soldats qui reviennent du front. Une exploitation devenue quasi-mensongère donne à ces dresseurs de drapeau le titre de « héros ». Ces hommes, manipulés mais finalement chanceux car en vie, sont à la recherche de ce qui leur donne de la valeur. Comment réagir face à un gâteau représentant des soldats sur lequel on verse une sauce à la fraise ? Les images se répondent en échos : les flashs des photographes rappellent inévitablement l’effet des bombardements d’Iwo Jima. Et si le film a du mal à passer avec fluidité d’un espace temporel à un autre, les sujets qu’il soulève en traversant le temps et les générations trouvent des réponses. Alors, le symbole devient propagande, la mémoire devient légende tout en flirtant avec l’oubli et l’homme, malgré lui, devient héros. Ce n’est pas pour rien qu’Eastwood est allé chercher des acteurs peu connus, finalement plus « démonstrateurs » que « sujets ». Néanmoins, malgré le nappage propagandiste qui recouvre ces soldats, ils restent des hommes dont le passé à de quoi traumatiser. Reste alors une obsession sans réponse : la culpabilité. Cette culpabilité dont souffre en particulier cet amérindien si humain, certes héros médiatique mais pas héros civil. Le temps n’effacera rien, les héros redeviendront des hommes. Ces simples hommes qu’ils étaient avant qu’une photo ne détermine leur destin. Eastwood ne pouvait l’illustrer plus simplement : des corps oubliant le temps et l’espace pour s’abandonner au plaisir d’une baignade dans le Pacifique. Le propos est loin d’être simple… il est juste subtilement mis en scène.

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